L’algorithme manquant des « gilets jaunes »

Economie

Selon le chercheur en informatique Gilles Dowek, le mouvement, en refusant de désigner des représentants, illustre une transformation du traitement de l’information.

Chronique « Transformations ». Pour sortir d’une période d’intenses manifestations, un gouvernement accepte, en général, une partie de la liste des revendications formulées par les manifestants, dont leurs représentants font une synthèse afin de pouvoir négocier. Des informaticiens diraient que cette mécanique rappelle celle des « algorithmes de compression », qui transforment une grande quantité d’informations – la liste exhaustive des revendications des manifestants – en une petite – sa synthèse. Mais les « gilets jaunes » ont fait le choix de ne pas désigner de représentants, ce qui a bloqué le processus de négociation et dérouté tant le gouvernement que les oppositions.

Leur mouvement illustre ainsi une transformation du traitement de l’information que nous observons depuis l’apparition du Web : la disparition des algorithmes de compression.

Dans le processus décentralisé de traitement de l’information que nous appelons « la vie politique », ce sont les partis politiques, les syndicats qui sont victimes de cette disparition. Mais plutôt que nous demander pourquoi ils disparaissent, nous devons d’abord nous demander pourquoi ils ont existé par le passé. Car un processus normal de communication consiste à transmettre un message sans l’altérer. Sa compression – et la perte d’information qu’elle implique – ne se justifie que si elle sert à quelque chose.

Canaux de communication au débit très faible

En général, il s’agit de pallier le trop faible débit du canal sur lequel le message est transmis. Or il est vrai que, avant le Web, et avant que nous sachions traiter de grandes quantités d’informations, les canaux de communication entre les citoyens et les gouvernements avaient un débit très faible. Lors d’une manifestation, par exemple, un ministre ne pouvait pas discuter, dans la rue, avec chaque manifestant. Les élections également étaient un canal de communication d’un très faible débit : de l’ordre de 0,000 000 01 bit par seconde (pour une élection donnée, ce débit est le produit du logarithme binaire du nombre de candidats et de la fréquence de l’élection). Il était donc nécessaire que les revendications des manifestants, et plus généralement les opinions des citoyens, soient très compressées pour être communicables.

Tel n’est naturellement plus le cas depuis le Web, les réseaux sociaux, le microblogage, etc. La disparition des corps intermédiaires ne serait donc que la conséquence d’une évolution technique qui les a rendus moins utiles.


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