Le polyamour, entre « bricolage » au quotidien, communication et critique sociale du couple

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Les relations polyamoureuses se fondent sur une communication permanente entre les partenaires. Pixel-Shot

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Le polyamour, entre « bricolage » au quotidien, communication et critique sociale du couple

Les relations polyamoureuses se fondent sur une communication permanente entre les partenaires. Pixel-Shot
Stéphanie Tabois, Université de Poitiers

On souhaite peut-être qu’il en soit autrement, mais le sentiment de l’amour n’est pas universel ; il est tributaire des normes de la société dans laquelle nous vivons. Notre conception actuelle de l’amour est en partie héritée du romantisme du XIX? siècle.

Ainsi, le couple binôme tel qu’il est envisagé dans l’amour romantique se pense comme la rencontre entre deux individus, destinés à vivre ensemble. De cette idéologie, découle une vision de la relation amoureuse standard : un couple hétérosexuel liant deux personnes tombées amoureuses au premier regard, après s’être croisées dans la vraie vie et non sur une application de rencontre. Celle-ci valorise un couple stable, cohabitant, qui souhaite avoir des enfants, dont les partenaires sont engagés dans des rapports à visée égalitaire et pratiquent une sexualité dite conventionnelle.

Dans la réalité, on sait pourtant que les usages s’écartent de ce modèle.

Plus théoriquement, ensuite, les fondements idéologiques du couple binôme ont été questionnés, notamment par les utopistes et révolutionnaires, au nombre desquels on peut citer Charles Fourier (1772-1837) ou Alexandra Kollontaï (1872-1952) ainsi que, plus récemment, par les féministes des années 70.

Des relations émotionellement impliquantes

Ce que l’on désigne aujourd’hui par polyamour constitue, pour ceux qui le pratiquent, l’une des alternatives possibles au modèle du couple. Cette alternative consiste à entretenir plusieurs relations amoureuses, émotionnellement impliquantes, sans dissimuler ses multiples liens à ses partenaires.

En ce sens, elle se distingue de la relation adultère (avec mensonge au partenaire « trompé »), des relations amicales et sexuelles sans mise en couple, des couples « ouverts » ou « libertins » (dans lesquels les relations extraconjugales sont plutôt envisagées comme des activités sexuelles, souvent dépourvues de sentiment amoureux).

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Dans le cadre d’une recherche sociologique menée sur cette forme de non-monogamie en France, j’ai suivi, de 2020 à 2022, une quinzaine de « cafés poly » se déroulant pour certains en présentiel à Paris et en région, pour d’autres en distanciel. Au sein de ces groupes de paroles mensuels, 15 à 30 personnes concernées se retrouvent pour échanger dans un cadre qui se veut bienveillant.

À ces observations participantes s’ajoute une analyse de contenus en ligne (essentiellement des blogs, des forums de discussion, des comptes Instagram, des témoignages audio ou vidéo) ainsi qu’une quinzaine d’entretiens, réalisés avec des personnes concernées, et au cours desquels nous avons échangé sur leur trajectoire affectivo-sexuelle.

« Un truc qui nous ressemble vraiment »

Le polyamour revêt de multiples formes. Il peut s’agir d’un couple « socle » sur lequel se greffent des relations périphériques, d’un « trouple » (un « couple » de trois personnes), de relations plurielles non hiérarchisées, cohabitantes ou non, etc. Les modalités du lien s’inventent en fonction des configurations.

Ainsi, à l’instar de toutes les pratiques affectives s’édifiant dans les marges, l’une des caractéristiques de ce type de relation réside dans la part de bricolage qu’elle suppose.

« On a expérimenté, comme tous les gens, on est dans cette expérience » (Inès, 45 ans, une relation de couple stable, une relation amoureuse en construction, une relation amicale et sexuelle)

Au-delà, les polyamoureux et polyamoureuses cherchent à donner à leurs relations des formes qui leur correspondent.

« On construit un truc qui nous ressemble vraiment, là ouais, vraiment ! On fait quelque chose qui est à notre image et qui nous ressemble. » (Inès)

Distance critique et éthique

L’un des plus célèbres guide pratique du polyamour s’intitule La salope éthique. Ceci paraît emblématique du fait que chez les personnes polyamoureuses, la distance critique et réflexive à l’égard de l’amour conjugal conventionnel implique un attachement de premier plan à l’éthique.

« Honnêteté », « bienveillance mutuelle », « intégrité » figurent, à cet égard, parmi les valeurs cardinales auxquelles Deborah Taj Anapol, psychologue clinicienne américaine, consacre plusieurs sections de Polyamory. The New Love Without Limits, son ouvrage précurseur.

Au cours de nos échanges, l’une des organisatrices d’un « café poly » en ligne explique, qu’à ses yeux, le polyamour,

« c’est la possibilité de relations plurielles dans un cadre éthique. Ça […] veut dire grossièrement : je prends soin de moi, je prends soin de l’autre et je tiens compte de l’autre, de ses émotions et je prends soin de ma relation avec elle ou lui et des relations de manière générale. »

Le souci porté à soi et à l’autre se retrouve aussi dans le fait que les partenaires cherchent à tisser des liens affectifs les reconnaissant comme des êtres multiples et désirants.

Potentielles situations conflictuelles

Ce type de relation délivre de la nécessité de combler la totalité des attentes de l’autre – ce qui prévaut dans un couple classique, configuration dans laquelle l’autre est à la fois partenaire économique, sexuel, ami, co-parent, etc. En cela, le polyamour s’éloigne de la vision romantique d’un alter ego.

« J’adore Clara, elle est drôle et avec elle, j’aime plein de trucs, mais on peut pas aller au ciné ensemble. Elle parle tout le temps, elle mange, elle bouge. Elle n’est pas cinéphile du tout. » (Matthieu, 44 ans, une relation régulière, des « plans d’un soir »)

Comme dans n’importe quelle relation inter-indivuelle, mésententes et dissensions se manifestent parfois. Le fait même de multiplier le nombre de partenaires peut alors rendre les situations conflictuelles, ce dont ont témoigné certaines des personnes au cours de ma recherche.

Il n’est pas surprenant, dès lors, que le mot « communication » revienne si souvent concernant les manières de résoudre les conflits.

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« Ça va se faire dans l’échange et la communication. En écoutant l’autre, ses besoins et ses ressentis. En laissant de la place pour la parole. » (Claire, 42 ans, en couple stable, des relations ponctuelles sur quelques mois)

Contribuer au mouvement de transformation de la société

En cherchant à entretenir des relations riches, singulières et calquées sur leurs propres attentes, en plaçant les sentiments et les émotions au centre de leur vie, les polyamoureux et polyamoureuses souhaitent ainsi contribuer, à leur manière, au mouvement de transformation de la société.

À ce sujet, mon travail de terrain confirme les observations réalisées par d’autres universitaires à l’étranger (Suède, Angleterre, États-Unis).

« Si ton modèle théorique il est complètement claqué, ta remise en question, c’est bullshit. Si c’est juste une question de communication non-violente, on va rapidement régler le problème (rires). Il faut tout prendre à bras le corps, ce sont des problèmes bien plus structurels. » (Clémence, 28 ans, en couple stable, une relation amoureuse, une relation amoureuse en construction)

Comme le montre par exemple la sociologue américaine Elisabeth Sheff, le polyamour est rarement le « first step outside of the box » : il s’inscrit dans un style de vie globalement critique à l’égard des oppressions et des privilèges (blancs, masculins, hétéronormés, capitalistes, etc.).

Qui, dans notre société, peut s’autoriser à consacrer un temps significatif au sentiment amoureux ? Qui est en mesure, au quotidien, de mettre des mots sur ses émotions ? Qui peut entretenir plusieurs relations amoureuses aussi riches et denses que souhaitées ?

Des adeptes du polyamour défilent lors de la gaypride de Toronto (Canada), en juin 2018. Shawn Goldberg

Dans leur grande majorité, les personnes rencontrées au cours de ma recherche ont fait des études supérieures, sont férues de culture, participent à la vie associative, sont engagées politiquement (dans des syndicats, des collectifs féministes ou en faveur de l’écologie, etc.) et exercent des professions qui leur permettent de disposer de temps.

Le polyamour concernerait donc plutôt une population politisée, éduquée, et plutôt non racisée.

Un « travail acharné » pour toutes et tous ?

Le « travail acharné » que nécessite le polyamour – pour reprendre le concept de « hard work » que l’anthropologue Rahil Roodsaz a développé à l’issue d’un travail de recherche mené aux Pays-Bas ne semble cependant pouvoir concerner qu’une minorité de personnes.

Il n’existe que très peu de données quantitatives sur le polyamour, néanmoins, Jennifer Rubbin et ses coauteurs estiment que seule 4 à 5 % de la population des États-Unis est concernée par la non-monogamie consensuelle.

En France, où peu de recherches sont menées sur ce sujet, l’Étude des parcours individuels et conjugaux (Epic) menée par l’Ined et l’Insee en 2013-2014 indique que 71 % des 25-65 ans considèrent que l’on ne peut pas être amoureux de plusieurs personnes à la fois. Le modèle du couple binôme a la vie dure.

Stéphanie Tabois, Sociologue et anthropologue, Université de Poitiers

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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