Rêverie compulsive : quand une capacité bénéfique devient pathologique

Santé
The Conversation

Rêverie compulsive : quand une capacité bénéfique devient pathologique

Giulia Poerio, University of Sussex

Malgré ce que l’on entend souvent, la rêverie diurne peut être extrêmement utile. Non seulement elle peut être un moyen de gérer l’ennui voire une source de plaisir, mais des recherches montrent que notre capacité à nous échapper mentalement du présent peut également stimuler la créativité, la résolution de problèmes et la planification, et fournir un antidote à la solitude.

Le « rêve éveillé », lorsque défini comme les pensées qui ne sont pas liées à ce que vous faites en temps réel, occupe une bonne partie de votre vie éveillée – en moyenne environ 30 % de votre temps (d’après nos enquêtes). Cela fait partie de notre expérience consciente ordinaire et quotidienne. Il pourrait même s’agir d’un mode de fonctionnement par défaut de notre cerveau auquel nous revenons, en particulier lorsque nous effectuons des tâches qui ne demandent pas beaucoup d’énergie cérébrale, de réflexion – simples, automatiques comme étendre le linge, etc.

Mais on estime que 2,5 % des adultes sont confrontés à des rêveries qui peuvent être considérées comme excessives, un trouble potentiel qui reste discuté et qui est connu sous le terme de « rêverie compulsive » (maladaptive daydreaming, en anglais). Les personnes concernées connaissent des épisodes de rêveries si nombreux et envahissants qu’ils interfèrent avec leur vie quotidienne. Ils altèrent la capacité d’attention (par exemple lors de la lecture d’un texte), influent sur la mémoire, etc.

Qu’est-ce que la rêverie compulsive

Cette forme de « rêve éveillé inadapté » diffère du simple rêve éveillé à plusieurs égards.

Contrairement aux rêveries typiques qui peuvent être fugaces (quelques secondes), les « rêveurs inadaptés » peuvent passer plusieurs heures d’affilée dans une seule rêverie. Selon une étude, ils passeraient en moyenne près de la moitié de leurs heures d’éveil immergés dans des mondes imaginaires qu’ils ont progressivement construits. Ces mondes inventés sont souvent riches et complexes, avec des intrigues et des scénarios à plusieurs niveaux qui évoluent sur des années.

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Ces mondes alternatifs sont vivants et peuvent être gratifiants pour celui qui les développe… Mais le besoin de poursuivre ce fantasme peut devenir compulsif, au risque possible d’entraîner une dépendance. Dans le cas de la rêverie compulsive, l’envie de revenir à cet univers virtuel peut être forte et se muer en agacement lorsque cela n’est pas possible ou que cette activité est interrompue. Beaucoup ont d’ailleurs du mal à arrêter ou même à réduire le temps qu’ils passent « dans la Lune ».

Mais outre ce ressenti, le fait de donner autant d’importance (voire dans certains cas extrêmes la priorité) à des réalités alternatives et imaginaires au détriment des besoins physiques et sociaux peut créer des problèmes au travail, à l’école et dans le maintien de relations étroites. De nombreuses personnes souffrant de rêverie inadaptée déclarent ainsi éprouver une détresse psychologique, des difficultés à dormir et un sentiment de honte à l’égard de cette activité, qu’elles peuvent être amenées à cacher aux autres.

Il est important de noter que ces rêveries éveillées et autres activités mentales immersives ne sont pas problématiques par définition. Ce qui rend la rêverie « inadaptée », c’est lorsqu’il devient difficile de la contrôler, lorsque le temps qui lui est consacré devient si important qu’il commence à empiéter sur celui de la vie réelle et lorsque son côté compulsif vient interférer avec des relations et des objectifs concrets importants.

Pourquoi cela se produit-il ?

Des chercheurs soupçonnent que les personnes confrontées à ces rêves éveillés compulsifs ont une aptitude innée aux « fantaisies » immersives. Beaucoup découvrent cette capacité tôt dans l’enfance, en réalisant que ces fantasmes peuvent être utilisés pour réguler la détresse. En créant un monde intérieur de confort, ils sont capables d’échapper à la réalité.

Une jeune fille est assise à son bureau à l’école, tout en regardant par la fenêtre en rêvassant
Beaucoup découvrent leur capacité à développer mondes imaginaires et fantasmes dans l’enfance. Halfpoint/Shutterstock

Certains rêveurs inadaptés, mais pas tous, peuvent utiliser ce moyen comme une stratégie d’adaptation. Par exemple, cette activité peut permettre de se distraire d’une réalité désagréable, ce qui peut aider à faire face à un traumatisme, à des événements de vie difficiles ou à l’isolement social. Mais cela peut conduire à un cercle vicieux – le fait d’y recourir pour faire face à des émotions négatives alimentant le besoin de s’y plonger.

Cette pratique peut alors devenir un comportement addictif qui alimente les problèmes qu’elle était censée atténuer. Il n’est peut-être pas surprenant que la rêverie compulsive ait tendance à se manifester parallèlement à d’autres troubles, les plus courants étant le TDAH, l’anxiété, la dépression et les troubles obsessionnels compulsifs (TOC).

Il semble par ailleurs y avoir un lien possible entre les TOC et la rêverie compulsive. Une étude a révélé que plus de la moitié des participants souffrant de leurs rêves éveillés trop fréquents présentaient également des signes de TOC. Cela peut suggérer l’existence de mécanismes communs entre ces types de troubles, notamment les pensées intrusives, la dissociation et le manque de contrôle cognitif.

Un trouble qui reste discuté

Bien que la rêverie compulsive fasse l’objet d’une attention croissante en ligne et dans les médias sociaux, elle n’est pas encore officiellement reconnue comme trouble dans les manuels de diagnostic psychiatrique.

Cela signifie que de nombreux professionnels de santé peuvent ne pas l’identifier, ce qui conduit à des diagnostics erronés ou au rejet des symptômes. Avec en conséquence le risque de davantage de détresse, d’isolement et de honte pour les personnes concernées. Nombreux sont ceux qui se tournent vers les forums en ligne pour obtenir le soutien et la reconnaissance de leurs pairs, une pratique qui a ses propres risques.

Le fait que la rêverie compulsive ne soit pas reconnue comme un trouble psychiatrique signifie également que nous en savons peu sur les options de traitement.

Il existe une étude de cas documentée, publiée par Éli Somer (qui a décrit ce trouble en 2002) dans une revue à comité de lecture, montrant qu’un homme de 25 ans a réussi à réduire de moitié le temps qu’il passait dans cette activité – de près de trois heures par jour à moins d’une heure et demie. Cette réduction a été réalisée sur une période de six mois en utilisant une combinaison de traitements psychologiques tels que la thérapie cognitivo-comportementale et la pleine conscience.

Bien que le traitement n’ait pas eu d’effet sur le caractère gratifiant de ses rêveries, il a signalé des améliorations dans son travail et son fonctionnement social, ainsi que dans ses obsessions sous-jacentes. Il est à espérer que la reconnaissance et la compréhension croissantes de ce phénomène permettront de proposer davantage d’options de traitement aux personnes qui en souffrent.

Giulia Poerio, Associate lecturer, University of Sussex

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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