« Objets cultes » : Le sac à dos

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Un sac pour transporter le strict nécessaire. Pixabay

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« Objets cultes » : Le sac à dos

Un sac pour transporter le strict nécessaire. Pixabay
Pascal Lardellier, Université de Bourgogne – UBFC et Sonia Zannad, The Conversation France

Voir du sens là où beaucoup ne voient que des choses : tel était le credo de Roland Barthes. Dans ses « Mythologies », recueil de 53 textes paru au milieu des années 1950, le sémiologue observe à la loupe le rapport des Français au steak frites, au catch ou aux jouets en plastique. Pour lui, les objets et les grands rendez-vous populaires révèlent à merveille l’esprit et les affects d’une époque. Aujourd’hui, ces objets ont changé, mais l’exercice n’a pas pris une ride et c’est Pascal Lardellier, professeur à l’université de Bourgogne, qui se penche avec gourmandise sur nos « objets cultes » de 2023. Aujourd’hui, pleins feux sur le sac à dos !


À la télévision, une publicité récente pour une nouvelle marque de sac à dos met en scène une jeune fille astronaute qui débarque sur une planète lointaine, avec le slogan : « Résiste à tous vos rêves ». Car cet objet somme toute assez banal (qui ne possède pas de sac à dos ?) convoque un imaginaire bien particulier, celui de l’aventure.

Aventuriers modernes

On parle souvent de « jungle urbaine » : dans cette jungle-là, faite de transports en commun et de longues journées loin de chez soi, il faut de quoi embarquer son barda, son équipement de survie, qui varie bien sûr d’un individu à l’autre. Mais en 2023, on y trouve souvent un téléphone et/ou un ordinateur portable, des écouteurs ou un casque, un chargeur (ou un chargeur « de secours »), une gourde… Et mille autres objets personnels, livres, guides, chargeurs… qui nous sont chers, ou qui nous sont utiles.

Le sac à dos, objet à l’origine « viril », est associé à l’aventurier, mais aussi au militaire. Dans l’imaginaire collectif, Indiana Jones vient tout de suite à l’esprit, avec une cohorte d’explorateurs en herbe et autres scouts si bien croqués par Wes Anderson dans Moonrise Kingdom. Mais on pense aussi aux émissions de téléréalité qui mettent en vedette Bear Grylls (Man versus Wild) – l’ancien militaire britannique a bien entendu commercialisé son propre « backpack » – ou encore à l’Australien Mike Horn, lui aussi ancien militaire, pour la déclinaison française de l’émission (A l’état sauvage). Il s’agit de se confronter au vaste monde, certes, mais dotés d’un équipement complet et aussi compact que possible.

Se distinguer

Le monde du sac à dos, comme tout objet de consommation courante, fait l’objet d’une sévère bataille marketing : il s’agit, comme toujours, de se distinguer dans la masse. Il y a bien évidemment le sac générique (dans une rue new-yorkaise, un passant a deviné que j’étais Français à cause de la marque de mon sac à dos !), mais l’objet peut se décliner en fonction du genre, de la génération, ou de la catégorie socioculturelle. Sacs techniques, technologiques, sac d’aventurier, de randonneur, de militaire, sacs collector…

Notre société individualiste valorise l’autonomie, mais aussi le nomadisme et la mobilité : pour être toujours en mouvement et « toujours prêt » comme disent les scouts, il faut transporter quelques objets basiques sur soi et surtout rester libre de ses mouvements : en libérant les bras et les mains, le sac à dos donne une impression de légèreté et de liberté – quitte à donner maladroitement des coups de sac à ses voisins dans les transports en commun : on se désencombre grâce à nos sacs à dos, mais on encombre l’espace public. Le sac à dos, quand il devient trop encombrant, évoque aussi des univers moins glamour : celui qui transporte sa maison sur son dos se transforme en escargot ou en tortue. Il se déplace avec peine, son centre de gravité déséquilibré par ce qu’il porte. On n’est plus vraiment dans la mobilité triomphante…

L’été, on croise dans les capitales européennes une Internationale de jeunes baroudeurs (la « génération Erasmus » et le rite initiatique « Pass Interrail »), Gullivers modernes bardés de sacs à dos énormes, desquels dépassent des tapis roulés ou d’où pendent des chaussures de marche. Ces sacs customisés par des fanions souvenirs multicolores et autres autocollants politiques sont en quelque sorte la maison de ces jeunes voyageurs. On les plaint et on les envie tout à la fois. Leur « barda » est volumineux, mais ces jeunes sont légers finalement, délestés du superflu et vivant une bohème estivale faite d’imprévus, d’aventures, de rencontres, avec pour unique compagnon ce sac, contenant le viatique indispensable pour vivre. On le gardera précieusement au retour, comme une relique usée mais patinée, gardienne de souvenirs de galères et d’émerveillement.

Jamais pris en défaut ?

Ce sac à dos contient aussi un fantasme, celui de l’organisation parfaite. On a un espace réduit, mais optimisé. On a tout à portée de main, avec des poches cachées, impossible d’être pris en défaut. Mais face à cette rationalité, il y a un autre principe : souvent, le sac s’allège au fil du chemin. Dans les récits de voyages à pied (dont Le chemin de Compostelle reste l’horizon indépassable), il y a presque toujours un moment où le narrateur abandonne ou offre des choses en chemin, objets qui l’alourdissaient inutilement. Le sac à dos symbolise donc une forme de rite initiatique toujours renouvelé, qui permet de réévaluer ce qui est nécessaire à l’aune du voyage – les objets rassurent jusqu’à ce que nous n’ayons plus besoin d’eux pour apprécier le chemin…

Pascal Lardellier, Professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté, Chercheur au laboratoire CIMEOS, Université de Bourgogne – UBFC et Sonia Zannad, Cheffe de rubrique Culture, The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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