Les entreprises ne proposent que « des actions caritatives visant à corriger les inégalités sans s’attaquer à leurs sources »

Economie

Les engagements des entreprises en matière sociale et environnementale visent d’abord à éviter l’intervention de l’Etat dans leur modèle économique, observe l’économiste Jean-Luc Gaffard, dans une tribune au « Monde »

Tribune. Les grands patrons s’inquiètent. Ils veulent endiguer la montée de la protestation sociale. Ils craignent aussi que l’emporte un nationalisme destructeur. Ils ne renoncent pas pour autant au modèle qu’ils ont tant vanté. Ils proposent d’en corriger les effets sans s’attaquer aux causes. Il faudrait pour cela qu’ils reconnaissent de nouveau la fonction régulatrice des Etats, qu’ils abandonnent la mise en concurrence des normes fiscales et juridiques, et qu’ils révisent leur mode de gouvernance. Au lieu de cela, ils préfèrent tenir un discours sur « la responsabilité sociale des entreprises » qui viendrait se substituer à celle d’Etats devenus défaillants.

Le Business Round Table (BRT), qui réunit la plupart des grandes entreprises américaines, propose ainsi de réviser les buts que celles-ci doivent s’assigner : mieux répondre aux attentes des clients, mieux payer les travailleurs et mieux leur permettre d’acquérir de nouvelles qualifications et compétences, traiter de manière équitable et éthique leurs fournisseurs, soutenir les communautés et pays au sein desquels elles exercent leur activité, créer de la valeur à long terme pour leurs actionnaires.

Double crainte

Ce discours témoigne d’une double crainte : celle de voir se développer les guerres commerciales annonciatrices d’un recul de l’activité à l’échelle mondiale ; celle de voir se développer les mesures étatiques de régulation, que ce soit de la part de Donald Trump ou de ses éventuels concurrents démocrates, Bernie Sanders ou Elizabeth Warren.

Les questions à se poser sont de savoir si ces grands patrons sont prêts à renoncer à l’optimisation fiscale et à accepter d’être taxés dans les pays où sont leurs marchés, à renoncer aux bonus extravagants des hauts dirigeants

Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est en jeu est d’éviter un retour du politique sur le devant de la scène, que ce soit un autoritarisme et un nationalisme destructeur d’un côté, ou un socialisme libéral de l’autre.

Le dilemme était celui déjà énoncé en 1944 par [l’économiste hongrois]Karl Polanyi (1886-1964), qui évoquait La Grande Transformation (Gallimard, 1983) survenue à la suite de la crise du libéralisme associé au laisser-faire à partir des années 1880. Les grands patrons voudraient échapper à l’un comme à l’autre, et persister dans cette chimère qu’est la neutralité de l’Etat en voulant substituer à sa responsabilité sociale celle des entreprises.


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