Le chien descend-il vraiment du loup ?

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Image par Vincent Boulanger de Pixabay The Conversation

Le chien descend-il vraiment du loup ?

Elodie-Laure Jimenez, University of Aberdeen

Confortablement assis sur votre canapé, vous regardez votre chien dormant paisiblement auprès de vous. Est-il en train de rêver de son dernier bol de croquettes ? Ou s’imagine-t-il peut-être la grande saga odysséenne de ses ancêtres, parcourant en meute les vastes steppes du dernier « Âge de Glace » à la poursuite des rennes qui constitueraient leur prochain repas ?

L’histoire des liens ancestraux entre le chien (le premier animal à avoir été domestiqué) et le loup est l’une des aventures évolutionnaires les plus passionnantes de l’histoire humaine. Non seulement nous interroge-t-elle sur la relation que nous avons au reste de la nature, mais elle nous renvoie aussi, par extension, à la question de tout ce que nous sommes en tant qu’être humain.

Les dernières avancées en génétique commencent à livrer des détails clés qui nous permettent d’esquisser l’histoire connexe de nos fidèles compagnons de maison, et de ces fiers canidés sauvages qui repeuplent peu à peu nos campagnes.

A l’origine fut le loup

Aujourd’hui, le chien (Canis familiaris) est le carnivore le plus répandu sur la planète. Il fait partie de notre aventure humaine depuis le temps où nous étions encore des chasseurs-cueilleurs nomades, 20 000 ou même 30 000 ans avant l’invention de l’agriculture.

On recense près de 350 races de chien officielles dans le monde et ils sont aujourd’hui près de 7 millions dans les foyers français. Si sa fidèle présence à nos côtés est depuis longtemps considérée comme allant de soi, le chien est pourtant un élément relativement récent de l’évolution humaine. Mais l’histoire et la chronologie de la domestication du chien se révèlent très complexes et alimentent tout autant les débats scientifiques, que mythes ou autres croyances au sein de nos sociétés. À la question : « de quel animal le chien descend-il ? » la plupart des adultes comme des enfants répondront sans hésiter : « le loup, bien sûr ! » Oui mais voilà, de quel loup parle-t-on ici ?

Le loup gris (Canis lupus) est un superprédateur présent dans tout l’hémisphère nord. En d’autres termes, le loup est une espèce qui se situe en haut de la chaîne alimentaire, qui n’a pas vraiment de prédateurs naturels, et qui régule l’équilibre de son écosystème par la prédation. Son origine est nébuleuse mais assurément très ancienne, et remonte probablement à quelque 800 000 ans. Les lupidés sont génétiquement très diversifiés, et environ quarante sous-espèces actuelles ont déjà été décrites.

Meute de loups gris. Maxime Marrimpoey

Malgré les restrictions d’habitat et de niche écologique engendrées par les êtres humains depuis la Préhistoire, les loups sont parmi les seuls des grands carnivores à avoir survécu l’extinction de masse de la fin du Pléistocène (il y a entre 50 000 et 10 000 ans), et ce notamment grâce à leur grande résilience écologique et à la flexibilité de leurs comportements prédateurs. Au cours de ces deux derniers siècles, les pressions indirectes liées à l’urbanisation ainsi que les nombreuses campagnes d’exterminations ont mené à une disparation quasi complète de ses formes sauvages en Europe. Mais depuis quelques années, sa présence se rétablit lentement grâce à des programmes de conservation. Le loup gris est actuellement réintroduit dans nos contrées européennes aux côtés de trois autres espèces de carnivores : l’ours brun, le lynx boréal et le glouton.

Entre chien et loup

La chronologie de la domestication du loup préhistorique est probablement l’un des débats les plus animés des sciences de l’évolution. Si la paléontologie apporte évidemment des composantes importantes à ce débat, les analyses ostéo-morphologiques (l’étude de la taille et de la morphologie des os) qui sont en mesure de discriminer les proto-chiens restent difficiles à identifier.

Depuis les travaux de Charles Darwin, nous savons qu’une série de changements phénotypiques (caractéristiques physiques observables) sont observés sur les animaux qui subissent un processus de domestication, du moins après de nombreuses générations de traits scrupuleusement sélectionnés (souvent favorisant les individus les plus dociles). Au fil des millénaires, les canidés domestiqués ont par exemple vu une réduction de la longueur de leur museau et de la taille de leurs dents, mais aussi une diminution de leur squelette appendiculaire (membres avant et arrière). En revanche, l’apparition isolée d’un seul de ces traits sur un spécimen ne peut pas prouver son caractère domestique. De ce fait, soit une série de variables significatives doit être observée sur un même individu, soit ce trait nouveau doit être observé de manière répétée à l’échelle d’une population ou d’un contexte donné. Le problème est que les squelettes complets de canidés paléolithiques sont extrêmement rares.

Frise au loups : Os gravé, grotte de La Vache (Alliat, Ariège). Daté du Magdalénien supérieur, vers 14 000  MNP/Thierry Le Mage)

En complément de cette approche purement ostéologique, l’archéologie entre ainsi en jeu pour s’atteler à récolter toute information concernant les premières relations directes entre les humains et les canidés, information qui pourrait démontrer un lien spécial qui commençait à se tisser entre ces deux formes de grands prédateurs à partir du Paléolithique supérieur (par exemple, on note l’utilisation de canines pour réaliser des bijoux, ou sa présence dans l’art pariétal). Mais là encore, difficile de comprendre la réelle signification de ces maigres indices.

Le loup est-il l’ancêtre du chien ?

Avec les grandes avancées que la génétique a connues ces dernières années, de nombreuses études portant sur l’ADN ancien viennent maintenant prêter main-forte aux paléontologues et aux archéologues qui tentent d’élucider le mystère de l’origine du « premier chien ». Des échantillons de canidés anciens comme modernes sont maintenant prélevés sur tous les continents, et la diversité de leur patrimoine génétique est analysée. L’avantage majeur de cette méthode est de taille : nul besoin de squelettes parfaitement conservés pour obtenir des informations capitales, un simple fragment d’os suffit. Si la grande partie de ces études se focalisent sur l’ADN mitochondrial (ADN uniquement hérité de la lignée maternelle, mais moins sujet à la dégradation), certaines, plus rares, portent également sur le génome complet (donc sur les chromosomes hérités de la lignée maternelle et paternelle, mais qui se conservent beaucoup moins bien lors de la fossilisation).

Grâce à ces résultats, une trame de l’histoire phylogénétique globale des canidés commence à s’esquisser. Et sans surprise, ces analyses révèlent une histoire démographique et phylogénétique très complexe du loup gris au travers des âges. Elles révèlent notamment que les populations lupines paléolithiques ont dû s’adapter à la fois à la géographie changeante des évènements glaciaires successifs en Eurasie, mais aussi à la présence humaine qui n’a eu de cesse de modifier leur habitat. Ces changements environnementaux et écologiques au cours du Quaternaire ont mené à des cycles d’expansions/rétractations de leurs populations, des fluctuations démographiques probablement importantes, et des fragmentations diverses de leur pool génétique.

Malgré cela, les informations issues de ces analyses sont extrêmement enthousiasmantes. On estime maintenant que la divergence génétique (c’est-à-dire la séparation d’une population en plusieurs lignées distinctes) des loups eurasiens modernes s’est passée il y a environ 40 000 à 20 000 ans. Ceci impliquerait que la population de ces loups paléolithiques se soit fortement fragmentée au cours de cette période, qui correspond d’ailleurs au Dernier Maximum Glaciaire (autrement dit, le « pic » de l’Âge de Glace).

Personne avec son chien regardant le mirage d’un loup au loin. E.-L. Jimenez/Midjourney

Cette date est d’autant plus intéressante qu’elle coïncide avec la période durant laquelle Homo sapiens migre depuis l’Est et colonise l’Europe de l’Ouest, et où les compétitions interspécifiques entre grands prédateurs s’accroissent fortement.

Plus intéressant encore, plusieurs études s’accordent à dire que tous les loups eurasiens modernes descendent d’une unique petite population ancestrale qui se serait vraisemblablement isolée en Béringie (Sibérie du Nord-Est) au cours du dernier pic glaciaire, il y a environ 20 000 ans, notamment pour échapper aux grandes instabilités climatiques ayant cours dans le reste de l’Eurasie. Ce drastique “goulot d’étranglement aurait donné naissance à une nouvelle lignée qui aurait ensuite recolonisé le reste du monde. Ce remplacement de population lupine se serait probablement passé au détriment d’autres formes de loup anciens, adaptées alors à d’autres formes d’environnement ailleurs en Eurasie. C’est pourquoi il semblerait que tous les loups d’aujourd’hui aient un ancêtre commun relativement « récent », ou en tout cas pas plus ancien que le début du Paléolithique supérieur, vers 36 000 ans.

Mais l’histoire se corse avec la question de l’apparition des chiens domestiques. L’histoire complexe du loup gris eurasien fait ici obstacle dans notre quête pour retracer l’exacte origine du chien. Néanmoins, des travaux fournissent quelques clés de réponse. Une étude portant sur des séquences de génome complet de chiens primitifs d’Asie et d’Afrique, ainsi qu’une collection d’échantillons de 19 races de chien diverses du monde entier a permis d’identifier que les chiens d’Asie de l’Est ont une diversité génétique largement supérieure aux autres. Cette modélisation montrerait que les premiers chiens seraient ainsi apparus dans cette région, après une divergence entre le loup gris et le chien domestique il y a environ 33 000 ans. Cependant, une autre étude génétique avait affirmé en 2013 que le foyer de domestication aurait plutôt été l’Europe, quelque part entre 32 000 et 19 000 ans avant le présent.

Enfin, une tierce étude réconciliant les deux premières hypothèses, propose que la domestication du loup se soit déroulée indépendamment en Asie de l’Est et en Europe, avant que les chiens primitifs asiatiques ne voyagent vers l’Ouest aux côtés des populations humaines où ils auraient remplacé la population de chien indigène entre 14 000 et 6 400 ans. Quelle que soit l’hypothèse, nous pouvons retenir qu’au moment où l’on voit apparaître les premières traces de sédentarisation et les premières techniques liées à l’agriculture il y a environ 11 000 ans, il existait déjà au moins cinq lignées distinctes de chien, démontrant ainsi que les sociétés humaines avaient déjà profondément modifié les populations canines avant la fin du Paléolithique.

Et loin d’être compartimentée, la co-évolution des canidés ne s’est d’ailleurs jamais arrêtée. Aujourd’hui encore, le loup ne cesse de faire l’objet d’hybridations avec d’autres canidés tels que les chiens, mais aussi le coyote (Canis latrans) avec lequel il est également interfécond.

En conclusion, même si la détermination de l’origine géographique du chien domestique et les circonstances et la chronologie de sa domestication restent toujours en suspend, les avancées dans les études de l’ADN ancien nous offrent aujourd’hui les moyens de suivre les pistes enchevêtrées de ces canidés passés et présents. À la question "les chiens descendent-ils du loup ?”, la réponse est donc oui, mais la génétique nous offre aujourd’hui les moyens de clarifier : les chiens modernes, aussi variés soient-ils, dérivent tous d’une lignée de loup préhistorique aujourd’hui éteinte, et n’aurait finalement que de liens très lointains avec le loup moderne.

Elodie-Laure Jimenez, Chercheure en archéologie préhistorique et paléoécologie, University of Aberdeen

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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