Du pétrole sur vos cheveux, quelle bonne idée…

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Chez le coiffeur. jackmac34/Pixabay

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Du pétrole sur vos cheveux, quelle bonne idée…

Chez le coiffeur. jackmac34/Pixabay
Céline Couteau, Auteurs historiques The Conversation France et Laurence Coiffard, Auteurs historiques The Conversation France

Certaines substances et produits sont aujourd'hui reconnus comme dangereux… Mais on leur a parfois prêté, par le passé, des vertus curatives ou de beauté. Erreur tragique. Le temps de notre série «Les fausses bonnes idées en santé», nous revenons sur la radioactivité, mais aussi l’alcool, l’héroïne, le pétrole et la cigarette.


Le pétrole, produit cosmétique ? Ne soyez pas étonné. À la fin du XIXe siècle, l’industrie cosmétique naissante décide d’employer cette matière première pour, entre autres, l’usage capillaire.

Qu’il s’agisse de prendre soin de sa chevelure ou de lutter contre la calvitie, plusieurs sociétés ont misé sur le pétrole et ses dérivés… Avec quels résultats, et pour quels risques ?

Brillantine « maison » et shampoing au pétrole

À la fin du XIXe siècle, la devise de la maison Clarks est « Bien faire et laisser dire ». Cette enseigne commercialise à cette époque un grand nombre de produits que l’on dit alors « de beauté ». Pour les produits capillaires, les dérivés de pétrole sont mis à l’honneur dans les produits destinés à contrer la chute des cheveux.

Dans son « Nouveau bréviaire de la beauté », on peut trouver « l’ammoniac-Pétrole de Clarks » (à 6 francs le flacon) et « le pétrole Clarks » (vendu au demi-litre à 11 francs et au litre à 20 francs) sont deux cosmétiques qui peuvent être associés entre eux, pour le plus grand bien des cheveux de leurs utilisateurs !

Dans le Nouveau bréviaire de la beauté édité par la marque en 1912, un certain nombre de conseils sont donnés aux chapitres « La chute des cheveux » et « La calvitie » :

« Si la chevelure est grasse et épaisse, nettoyez-vous bien la tête et les cheveux chaque semaine avec l’Ammoniac-Pétrole Clarks qui laisse les cheveux flous et vaporeux et facilite l’ondulation. »

Selon cette publication, ce produit est le seul autorisé en cas de chute de cheveux prématurée Les shampooings classiques (pour l’époque), formulés à l’aide de savon, sont formellement interdits et sont considérés comme une « hérésie ».

Le pétrole Clarks, tonique et hygiénique, assurerait une double fonction : nettoyage et beauté de la chevelure. Le Régénérateur Clarks « à base d’alcools de France saturés de parfums » qui « ne graisse ni ne poisse les cheveux » peut être mélangé à parts égales avec de l’huile d’amandes douces ou de l’huile de vaseline (qui, pour le coup, graisse et poisse !) afin de réaliser une brillantine maison.

Comme quoi, les cosmétiques réalisés par les consommateurs eux-mêmes ne datent pas d’hier et certaines sociétés n’hésitaient pas, au début du XXe siècle déjà, à inciter leur clientèle à tenter des expériences cosmétiques.

La saga de pétrole Hahn

En 1885, dans le même esprit, un pharmacien génevois, Charles Hahn, fabrique dans son préparatoire une lotion capillaire telle qu’il en existe tant d’autres sur le marché. Puisqu’elle est à base de pétrole, son nom est rapidement trouvé : la lotion pétrole Hahn, du nom de son créateur est née !

Comme ses confrères, le pharmacien utilise un parfumage intense, vraisemblablement pour masquer l’odeur du pétrole. Son choix s’arrête sur un mélange d’agrumes. En 1896, le Lyonnais François Vibert s’empare du concept et lance la fabrication en France du pétrole Hahn. Quelques années plus tard, de très belles publicités vanteront les mérites de ce produit de beauté. François Vibert y proclame la supériorité de son produit sur les autres, et conseille de « Refuser les imitations ».

Des femmes aux chevelures exubérantes font la promotion de ce produit qui prévient la chute. Des hommes prennent le relais. « La femme et l’homme élégants ont grand soin de leur chevelure. » Tous approuvent cette lotion miracle qui présenterait l’avantage de traiter les pellicules (on ne sait pas vraiment par quel mode d’action), d’éviter la chute des cheveux (là encore, le mécanisme d’action n’est pas clair), et de faciliter le coiffage et l’ondulation. Un produit 3-en-1, en quelque sorte…

De très nombreux « pétroles pour la chevelure »

En 1938, dans la collection « Recueils des recettes rationnelles », un ingénieur chimiste du nom de Jacques Michel se plaît à détailler les « pétroles pour la chevelure ». À la base de ces produits se trouve le pétrole « lampant ». De quoi s’agit-il ?« C’est un liquide incolore obtenu en traitant par l’acide sulfurique et par la soude, les portions du pétrole brut passées à la distillation entre 130° et 180°. »

Selon les traitements subis par le pétrole brut, on obtient différentes matières premières d’intérêt pharmaceutique : la paraffine, la paraffine liquide, la vaseline.

Le pétrole lampant est ensuite mélangé à de l’huile de ricin, de la vaseline, de l’alcool à 90°, de l’essence de lavande ou de bergamote (formule de Ferville) ; à de l’eau distillée, à des terpènes de citron et d’orange (formule de Gattefossé) ; à de l’alcool à 90°, de l’essence de citronnelle, de l’huile de ricin (formule allemande issue de la revue Pharmazeutische Zeitung)…

Une liste qui en dit long sur le nombre de produits mis à disposition des consommateurs à cette époque…

Une situation d’autant plus problématique que, si les promesses commerciales n’étaient pas tenues, les risques étaient eux bien réels.

Shampoings inflammables

Pétrole et cosmétiques n’ont pas toujours fait bon ménage, y compris au XIXe siècle. La revue britannique The Lancet se fit notamment l’écho de quelques mésaventures dont certaines eurent, malheureusement, une issue tragique.

En août 1897, y est par exemple relaté le cas d’une femme, Mrs. Samuelson, morte des suites de brûlures infligées par une préparation capillaire à base d’éther de pétrole, une fraction de pétrole très volatile et extrêmement inflammable. Une étincelle, une déflagration… Et le coiffeur malchanceux peut provoquer le décès de sa cliente, par pure ignorance des caractéristiques physiques du produit qu’il manipule en toute innocence !

Après cet accident, une enquête menée auprès de 38 coiffeurs londoniens permit de se rendre compte de la popularité des cosmétiques au pétrole. Un tiers des coiffeurs (exclusivement des établissements français) en utilisaient. L’accident entraîna la fermeture de dix établissements. Deux coiffeurs firent remarquer que les femmes ne reculaient devant rien lorsqu’il s’agit de leur beauté ; en effet, l’accident dramatique s’était traduit, chez eux, par une augmentation de la demande de shampooings au pétrole !

Afin d’éviter de nouveaux accidents, un étiquetage de la composition des cosmétiques ainsi que des précautions d’emploi furent diffusés.

En 1910, une nouvelle publication mit en garde contre les dangers des shampooings à base de pétrole. L’emploi d’éther de pétrole pour le nettoyage et le séchage rapide des cheveux dans les salons de coiffure est pointé du doigt comme la source d’accidents à répétition. Il est alors recommandé de privilégier les shampooings à base de savons, additionnés éventuellement d’alcool : « Que l’on n’argumente pas en disant que l’emploi du pétrole permet de gagner du temps et donc d’augmenter le profit, la sécurité doit primer. »

Le tétrachlorure de carbone, utilisé en remplacement de l’éther de pétrole, n’est guère plus sympathique. Appliqué aux clientes, il engendre des pertes de conscience qui durent affoler plus d’un coiffeur pour dames.

Au début du XXe siècle, les conséquences de l’utilisation des produits cosmétiques sur la santé ne sont pas encore évalués (il faudra attendre pour cela les années 1970…). Les potentiels effets néfastes que ce genre de produits a pu avoir à plus long terme n’ont donc pas été évalués…

Quand à l’efficacité des produits cosmétiques, son évaluation devra attendre les années 1990… Désormais, on sait que seuls certains médicaments peuvent prévenir la chute des cheveux.

Et aujourd’hui ?

Alors que les pétroles Clarks sont oubliés depuis longtemps, le pétrole Hahn continue sa carrière : il s’est toujours trouvé quelqu’un d’intéressé par le rachat de la marque depuis ses débuts.

En 2023, Pétrole Hahn existe toujours. En regardant un flacon de lotion (il est transparent), on distingue une couche verte lipophile (composée du dérivé de pétrole et du colorant vert) et une couche transparente aqueuse (composée d’eau et d’alcool). Aujourd’hui, Pétrole Hahn, c’est de l’eau, de l’alcool, un dérivé de pétrole (qui ne risquera pas de vous faire passer de vie à trépas comme dans les temps héroïques), des parfums, de la vitamine B, un colorant vert pour le charme. Sa composition figure sur son étiquette, comme l’exige la réglementation.

Un conseil : cette préparation est à utiliser avec précaution aux beaux jours, surtout chez les sujets ayant tendance à la calvitie (autrement dit, la population ciblée…). Elle est en effet solution très alcoolisée et contient des parfums photosensibilisants… Or lorsque les cheveux sont très clairsemés et a fortiori quand ils ont complètement disparu, ils ne constituent généralement plus une barrière efficace vis-à-vis des UV : le risque de brûlure du cuir chevelu en devient d’autant plus élevé…

Céline Couteau, Maître de conférences en pharmacie industrielle et cosmétologie, Université de Nantes, Auteurs historiques The Conversation France et Laurence Coiffard, Professeur en galénique et cosmétologie, Université de Nantes, Auteurs historiques The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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