« Objets cultes » : Le spritz

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Trop sucré, trop dilué, pas assez amer…tout le monde a un avis sur le Spritz. Pixabay

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« Objets cultes » : Le spritz

Trop sucré, trop dilué, pas assez amer…tout le monde a un avis sur le Spritz. Pixabay
Pascal Lardellier, Université de Bourgogne – UBFC et Sonia Zannad, The Conversation France

Voir du sens là où beaucoup ne voient que des choses : tel était le credo de Roland Barthes. Dans ses « Mythologies », recueil de 53 textes paru au milieu des années 1950, le sémiologue observe à la loupe le rapport des Français au steak frites, au catch ou aux jouets en plastique. Pour lui, les objets et les grands rendez-vous populaires révèlents à merveille l’esprit et les affects d’une époque. Aujourd’hui, ces objets ont changé, mais l’exercice n’a pas pris une ride et c’est Pascal Lardellier, professeur à l’université de Bourgogne, qui se penche avec gourmandise sur nos “objets cultes” de 2023. Aujourd’hui, pleins feux sur le spritz !


Orange, pétillant, amer, le cocktail qui envahit les terrasses aux premiers beaux jours nous vient de Vénétie, dans le nord de l’Italie, où on en boit depuis la première moitié du XIXe siècle. Cocktail né sous l’influence de l’Empire autrichien – d’où la consonance du mot – c’est depuis 2010, à la faveur d’un coup marketing, qu’il est devenu très tendance. Le spritz a ce côté à la fois chic et simple, fun et sophistiqué, rétro et moderne, amer et sucré, qui semble séduire bien des palais assoiffés.

Tout un monde dans un verre

Un apéro « culte » est toujours sous-tendu par des imaginaires, associé à un certain contexte, servi par des accessoires qui font sens. L’apéro, c’est une petite dramaturgie ritualisée, une parenthèse enchantée. Et puis, on y revient, des objets, qui se metttent en mouvement et en musique autour de cette petite liturgie amicale et estivale. Enfin, l’apéro et le spritz, c’est d’abord une temporalité, lente et douce. Comment penser à l’anisette, par exemple, sans l’associer à un certain type de verre, une table en zinc et un soleil éclatant, sur fond de chant des cigales : on est chez Pagnol.

Quand on déguste du Champagne, c’est plutôt un monde d’élégance, de fête et d’exception qui se déploie ; le Champagne, et ses flûtes oblongues, sublimant la couleur sable clair du breuvage aux accents so chic. « Deux salles deux ambiances » : pour le Beaujolais, le verre ballon, la nappe à carreaux et le saucisson ne sont jamais loin… sur un air de Trenet. Le spritz, lui, évoque immanquablement un coucher de soleil en Italie, une chanson pop trop sucrée, un départ en vacances : résonnent aussitôt à nos oreilles « Week-end à Rome » d’Etienne Daho, ou à la ritournelle acidulée de Lilickub « Voyage en Italie », bref, le spritz, c’est une véritable machine à rêver.

On pourrait n’y voir qu’un ensemble de clichés entretenus par la publicité, mais ces représentations font bel et bien partie de nos rites de consommation ; nous les adoptons sans même y penser, nous les rejouons plus ou moins consciemment.

Exotisme à tous les étages

Le spritz qui nous propulse en vacances contient une promesse d’exotisme un peu kitsch. Un exotisme qui tient à son ascendance transalpine, bien sûr, mais aussi à l’étrangeté de son nom – plusieurs prononciations sont possibles en fonction du degré d’alcoolémie, peut-être. Le cocktail nous invite également à une forme de dépaysement temporel, au pays de la nostalgie. Sa couleur orange flashy rappelle le design bien particulier des années 1960/1970, elle convoque tout un univers rétro et rassurant : ce sont les meubles en plastique Prisunic, les glacières du pique-nique, la yaourtière, la table en formica seventies et le papier peint de mamie.

Exotique aussi, cette saveur amère, si typiquement italienne – pensez au café, aux chicorées, à l’huile d’olive verte – et qui induit en même temps une forme de distinction sociale : aimer l’amer, c’est tout de même plus original que d’aimer le sucré ! Ce sucré est onctueux, émollient, là où l’amer surprend, aiguillonne les sens.

Un moment de partage

Par-dessus tout, le spritz invite à savourer le moment présent, en sollicitant tous nos sens. Il y a déjà cette couleur, cette transparence. Mais aussi le toucher, avec un verre presque surdimensionné que l’on peut tenir au creux de la paume, la paille avec laquelle on joue, qu’on suçotte, qu’on mâchouille même tout en discutant légèrement. La grande quantité de glaçons tintinnabulent et donnent une identité sonore au cocktail. Enfin, le mot lui-même semble pétiller, et anticipe le plaisir associé à la dégustation au moment où on le prononce.

Si cette boisson se déguste plutôt entre amis, en prenant son temps – le verre, en principe, est grand et bien rempli – il n’est pas rare de la partager aussi virtuellement sur les réseaux sociaux : sur Instagram, qui adore les images trop colorées et la mise en scène du bonheur, on compte presque 2 million d’images estampillées #spritz : un chiffre qui devrait continuer à grimper avec les températures estivales.

Un autre intérêt du spritz, c’est qu’il permet d’engager la conversation. C’est une machine à commentaires, prêtant un avis à tous et à chacun. Chacun y va de son opinion sur le cocktail : trop d’eau, trop sucré, trop de prosecco, pas assez d’amertume… Il offre donc un excellent prétexte pour se lancer dans un débat sans aucun enjeu, sinon le plaisir de deviser. De la légèreté, l’esprit des terrasses, le soleil jouant avec les feuilles et le parasol, l’air qui caresse la joue.. Rien de tel pour se sentir en vacances !

Pascal Lardellier, Professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté, Chercheur au laboratoire CIMEOS, Université de Bourgogne – UBFC et Sonia Zannad, Cheffe de rubrique Culture, The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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