L’avortement dans les séries, miroir de nos contradictions

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La solidarité féminine dans « Sex education ». Netflix/ Capture d'écran

L’avortement dans les séries, miroir de nos contradictions

La solidarité féminine dans « Sex education ». Netflix/ Capture d'écran
Monika Siejka, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Bien des séries se retrouvent face à un dilemme dès qu’il s’agit de représenter l’avortement. De tous les actes liés à la reproduction, il fait partie de ceux qui sont les plus réprimés ou cachés. Quelles en sont les représentations « acceptables » au XXIe siècle ?

Quand, dans la série The Morning Show, Bradley Jackson (interprétée par Reese Whitherspoon) annonce à l’antenne avoir avorté à 15 ans, c’est un scandale.

L’avortement ne se dit pas. Il se vit dans le silence et la honte. Pourtant Bradley n’est pas renvoyée en dépit de la violence des protestations, car sa prise de parole libère celles de nombreuses spectatrices qui s’expriment à leur tour et augmentent l’audience du show.

Aujourd’hui, alors que ce droit est remis en cause jusqu’aux États-Unis, on peut observer plusieurs formes intimes de récits qui se superposent, entre contradictions et stéréotypes.

Un acte qui questionne la norme de la maternité

Longtemps, les scénaristes ont préféré contourner la question. Lorsque les héroïnes ne revenaient pas sur leur décision (Lynette ou Julie dans Desperate Housewives, Laure dans Engrenages) quitte à faire adopter leur bébé (Peggy dans Mad Men), elles faisaient une fausse couche (Gabrielle dans Desperate Housewives, Blair dans Gossipn Girl).

Il faut néanmoins s’intéresser de plus près à ce qui guide la renonciation. Si dans la conservatrice Desperate Housewives, Lynette – bien que déjà mère de quatre enfants – reste sur le chemin de la « grande famille », la jeune Julie subit un véritable harcèlement moral de la part de Suzanne sa mère avant de céder.

La situation est différente pour Betty Draper dans Mad Men. Séparée de son mari, elle ne veut pas de cette grossesse, mais c’est très difficile dans les années 60 : « il y a bien un docteur à Albany qui fait ça et une clinique à Porto Rico » lui glisse une amie. Betty n’a pas cette force. Elle préférera retrouver son mari et plus tard, l’alcool.

Laure Bertaud, dans Engrenages est une célibataire, libre, battante, cheffe d’une équipe d’hommes dans la police. Elle découvre une grossesse de 15 semaines et décide de partir en Hollande pour se faire avorter. Alors que son meilleur ami lui propose une adoption, elle le remet vertement en place : « je vais pas jouer les mères porteuses parce que tu t’emmerdes dans ta vie. Si tu veux un gamin il faut que tu te trouves une vraie copine ». Puis elle fait volte-face sans plus d’explication, comme une résignation.

En effet, renoncer à l’IVG n’est pas forcément synonyme de maternité heureuse, mais de retour à la norme sociale de la maternité.

D’un acte solidaire à une remise en question du couple

Lorsque l’avortement est interdit, les séries nous parlent de la solitude et de la mise en danger des femmes. C’est le propos des séries historiques comme dans Peaky Blinders où Polli, la cheffe de clan dit avoir avorté « toute seule » à 16 ans. Dans Downtown Abbey, Edith se rend à une adresse trouvée dans un magazine à la gare. Est-ce vraiment un médecin qui officie interroge sa tante ? Dans Call the Midwife qui se déroule dans le quartier pauvre de l’East End en 1950-1960, le premier épisode débute avec une femme qui doit subir une hystérectomie. Heidi Thomas, créatrice de la série, met en garde : « [Avorter] c’était l’horreur… et montrer une réalité différente ne serait pas juste ».

La légalisation ouvre de nouveaux récits qui incluent la place des proches, à commencer par celle du père dans la prise de décision.

Celle-ci ne va pas de soi. Le devrait-elle ? C’est non dans Scandal où Olivia Pope se rend à la clinique seule sans hésitation. Certes le père est marié et président des États-Unis, mais pour Shonda Rhimes : « C’est la femme qui choisit, c’est un choix intime et c’est un choix qui est son droit le plus strict ».

Dans Plus Belle La Vie, au contraire, c’est une discussion familiale qui permet à la série d’exposer les arguments pro et anti IVG. Au delà des ressorts purement dramatiques, la série offre une approche pédagogique, à l’instar des autres sujets de société abordés.

Le droit à l’information permet-il celui du débat ? Tel est l’enjeu récurrent au sein des couples : le rôle de chacun dans le choix final.

Au départ, le père est généralement réticent (Workin’ Moms, Drôle) voire opposé à l’IVG (Grey’s Anatomy_). Une première phase comprend d’ailleurs de nombreux affrontements verbaux souvent stéréotypés : « Tu as déjà décidé toute seule ».

Dans la série humoristique canadienne Workin’ Moms, Ann et Lionel listent sur un tableau le pour et le contre, comme pour élaborer un schéma décisionnel commun. Dans Grey’s Anatomy, Owen s’oppose violemment à la volonté de Cristina, en dépit de ses multiples tentatives d’explications. Il la met dehors : « Get out ! », signifiant ainsi l’échec du couple.

La possibilité d’un acte accompagné et entrevu

« I love you » dit Lionel à Ann (Workin’ Moms) avant de monter l’escalier de la clinique avec elle. On ne verra rien de plus.

« Rien que de repenser aux biberons, aux couches, aux bronchiolites, j’ai juste envie de crever, là. » : dans Drôle, passée la période des argumentations, Aïssatou est dans les bras de son mari lorsqu’elle se tord de douleur sur le lit après avoir pris la pilule abortive.

Dans Sex Education, la jeune Maeva va trouver accompagnement et réconfort auprès de ses compagnes de clinique, du corps médical et de son meilleur ami Otis. La scène est suffisamment rare pour être signalée. Elle nous mène de l’anesthésie aux recommandations médicales postopératoires. Elle nous propose aussi la rencontre émouvante d’une femme dont ce n’est pas le premier IVG.

La récurrence d’un acte condamné

Dans Grey’s Anatomy_, la colère d’Owen vacille lorsque l’amie de Cristina, Meredith, lui parle de sa propre enfance d’enfant non désiré : « Sais-tu ce que c’est que d’être élevée par une mère qui ne voulait pas de toi ? Moi je sais ». Il semble comprendre alors ce qu’une grossesse non voulue pourrait engendrer. Ses préjugés s’estompent.

Cependant, malgré ses efforts, la colère ressurgit et les accusations stéréotypées tombent : « Tu as tué notre enfant. »

La condamnation est sans appel. Elle n’est pas sans faire écho aux propos d’Augusto dans la série brésilienne Cosa Mais Linda, qui se déroule dans les années 50. Ce dernier, ayant tué sa femme qui l’avait quitté, obtient l’indulgence du jury en clamant : « Elle a tué la première ! Elle a tué notre enfant. »

On n’est plus très loin de la République de Gilead dans La Servante Écarlate où toute tentative d’avortement est punie de mort pour la femme, comme pour le médecin.

Un enfant, si je veux, quand je veux

Emblématique de la lutte des femmes pour le droit à l’avortement et l’accès à la contraception, ce fameux slogan des années 70 symbolisait une maternité non subie mais librement choisie.

Si de nombreuses séries s’intéressent à la complexité des cheminements qui mènent à cette liberté, il reste beaucoup de territoires à explorer. Les enjeux et difficultés de la contraception en constituent une partie notamment dans les préjugés qu’ils véhiculent. Le rôle du corps médical sur lequel repose la clause dite de conscience accentue cette condamnation latente.

La lettre de Trixie dans Call the Midwife l’aborde ouvertement.

Dans En Thérapie, Inès réclame au docteur Dayan « l’enfant que vous me devez », le rendant responsable de son avortement à l’âge de 17 ans. Grâce à son écoute, elle va apprendre à surmonter les non-dits et les systèmes de culpabilisation pour être libre de décider vraiment. D’avoir un enfant ou non.

Aujourd’hui alors que le droit à l’avortement est ouvertement menacé, il est plus que jamais nécessaire de comprendre que le droit à cet acte, jamais banal, ne doit pas disparaître.The Conversation

Monika Siejka, Enseignante Chercheuse en storytelling, leadership et management, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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