Jacques Audiard et "Les Frères Sisters" : qui a dit que le western était un genre désuet ?

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On a tendance à croire que le western est un genre caricatural et poussiéreux. Mais le réalisateur français Jacques Audiard prouve le contraire avec le sublime film "Les Frères Sisters".

"Je n’aime pas le western, c’est des personnages de cons", prévient Jacques Audiard lorsqu’on le rencontre pour parler de la sortie de son film "Les Frères Sisters", au cinéma le 19 septembre 2018. Pourtant le réalisateur de "Dheepan" et "De battre mon cœur s’est arrêté" s’est essayé au genre, séduit par l’histoire juste de l’écrivain Patrick de Witt que John C. Reilly lui a proposé d’adapter sur grand écran.

On y suit la chevauchée de deux frères mercenaires, Eli (John C. Reilly) et Charlie (Joaquin Phoenix), partis à la poursuite d’un chimiste de génie et chercheur d’or, Hermann Warm (Riz Ahmed), et de son acolyte imprévu, John Morris (Jake Gyllenhaal), aux alentours de 1850 dans l’Ouest américain. Si, parmi les derniers westerns, on a reproché à "Hostiles" de Scott Cooper (2018) son côté patriarcal et à "Appaloosa" d’Ed Harris (2008) son classicisme, Jacques Audiard réussit lui le pari de faire un vrai western, loin des poncifs et des grosses ficelles du genre.

 

Par "vrai western", on entend qu’il conserve les caractéristiques centrales du genre que le critique Robert Warshow décrivait ainsi en 1954 : "Comme les armes constituent le centre moral des westerns, suggérant continuellement la possibilité de la violence, le paysage et les chevaux représentent le matériel de base des films, leur sphère d’action." Si Jacques Audiard avoue n’avoir "aucun intérêt pour le paysage" (d’autant qu’il tournait en Espagne et en Roumanie), les chevaux – "une tannée à filmer" – et la violence – qu’il voulait cependant "très distanciée" – sont bien là.

Et si le casting est 100 % masculin, le long-métrage est loin d’être dénué de féminité et de sensibilité. Ces frères ne portent pas le nom "Sœurs" pour rien, et l’ombre de plusieurs femmes planent sur l’histoire. "Le western n’est pas un genre féminin, mais il y a une ambiguïté tout au long du film. En fait, j’humanise ma population de viriloïdes", dit en souriant celui qui a encore récemment défendu la place des femmes dans les festivals de cinéma. Et de faire rimer production hollywoodienne à "très gros budget" (30 millions d’euros) avec finesse et humanité.

Mais alors pourquoi Jacques Audiard paraît-il si hésitant à avouer qu’il a réalisé un western ? Né au début du XXe siècle à peu près en même temps que le cinéma, le western s’inspire de l’histoire des pionniers de l’Amérique, de la conquête de l’Ouest aux guerres indiennes en passant par la guerre de Sécession pour raconter la construction du pays. "Un genre est toujours le reflet de son époque", analyse Philippe Lombard, journaliste et écrivain spécialiste du cinéma, alors forcément les westerns des années 1900 à 1960 sont plutôt manichéens : il y a, en gros, les gentils cowboys américains contre les méchants indiens. Le scénario est attendu, les dialogues sont pauvres.

"Puis le western a évolué avec la société, et on a commencé à faire des films plus réalistes, plus politiques, plus désenchantés", poursuit Philippe Lombard pour F24 Découvertes. "À partir des années 1960-1970, le western change et c’est autre chose", concède Jacques Audiard, "quand Arthur Penn s’y met ou même les derniers films de John Ford comme 'L’homme qui tua Liberty Valance', là ce sont de beaux films". Pourtant malgré ça, le western garde une image de genre binaire et grossier – surtout au-delà des frontières des États-Unis.

Le western, une mythologie américaine

"Le western cinématographique est une mythologie américaine, alors je crois qu’on ne peut pas vraiment comprendre", explique le réalisateur des "Frères Sisters", "seul l’Américain peut s’identifier. L’usage du western a probablement la fonction du roman au XIXe siècle en France, il sert à identifier une société, une classe sociale." Alors quand on admire les fresques romanesques de Zola ou Flaubert, les Américains se passionnent des films de John Ford et John Sturges. Et les réalisateurs étrangers ont du mal à oser s’approprier le genre.

Dans les années 1910, la France a eu son âge d’or du western "quand Joe Homman tournait des westerns en Camargue ou dans le bois de Meudon", rappelle Philippe Lombard. "Mais après 1918, les westerns américains ont supplanté le marché et il n’était plus question de tourner ou de sortir des westerns français". Depuis, les productions françaises ont préféré jouer la carte de la parodie, de "Sérénade au Texas" avec Bourvil et Luis Mariano en 1958 à "Les Datlon" avec Eric et Ramzy en 2004.

En Italie, où naît le western spaghetti au milieu des années 1960, rappelons que Sergio Leone s’était choisi un pseudo à consonance américaine, Bob Robertson, pour réaliser son premier film "Pour une poignée de dollars". "L’idée d’un western italien fait par des Italiens n’était pas sûre commercialement parlant", poursuit Philippe Lombard. Certains acteurs aussi ont pris de pseudos, "à l’image de Gian Maria Volonte qui s’est appelé John Wells". "Et puis le succès de 'Pour une poignée de dollars' a été gigantesque et on a accepté le fait que des 'non-Américains' fassent des westerns. Sergio Leone a pulvérisé les codes du genre en supprimant tout manichéisme."

Plus de 100 ans après sa création, le genre du western est encore tellement codifié que c’est en fait lorsque les réalisateurs "ne s’encombrent pas du folklore américain" que les films sont les plus réussis, résume Philippe Lombard. Et "Les Frères Sisters" de Jacques Audiard, western sans vouloir l’être, en est la preuve.


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