« Deadwood », une série qui nous enseigne l’éthique du « care »

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Benoît Meyronin, Grenoble École de Management (GEM)

L’éthique du « care » est née il y a 40 ans aux États-Unis, sous la plume d’une psychologue, Carol Gilligan. Cette éthique de l’attention à l’autre, du « prendre soin », a depuis fait l’objet de réflexions dans tous les champs des sciences humaines et sociales : économie, philosophie, sciences politiques ou encore sciences de gestion. Sa résonance avec notre époque de pandémie et de conflit en Europe est malheureusement trop évidente : centrée sur un constat, celui de notre vulnérabilité et, partant, de nos interdépendances, le care manifeste toute son actualité. Mais pour en parler, il peut être intéressant de faire un détour par… une série télé relativement méconnue des années 2000.

La philosophe Sandra Laugier a maintes fois souligné combien les fictions sont essentielles dans notre appréhension de cette forme d’éthique, dans la mesure où « elles nous éduquent à la sémantique du care, en proposent de nouvelles expressions publiques. » Et d’ajouter que « la littérature (comme […] le cinéma et les séries télé) affine notre perception en faisant apparaître les questions morales dans des situations particulières ».

Si l’on partage cette conviction, Deadwood apparaît alors comme une série passionnante à décrypter avec ce prisme. Jane Campion, cinéaste qui fut la première femme à remporter la palme d’or à Canne, en 1993 (pour La leçon de piano), réalisatrice également d’une très belle série (Top of the Lake, deux saisons), cite parmi les œuvres « de télévision » qui l’ont marquée Deadwood, une création de David Milch. Jane Campion a reçu plus récemment un oscar pour son dernier film, The Power of the Dog, lequel met en scène des formes de masculinité « alternatives » dans un monde où le virilisme règne en maître, historiquement d’abord (le far west), mais aussi dans l’industrie du cinéma (les femmes qui s’attaquent à ce genre ne sont pas légion, les hommes qui l’abordent différemment du côté des rôles de genre non plus). D’un western à l’autre, ce genre qui semblait bien usé et si peu « féminin » nous apporte donc un vent nouveau, et Deadwood a participé de cette dynamique.

Sorte de soap opéra au temps du western, Deadwood met en scène la vie agitée d’un camp de pionniers dont la prospérité se fonde sur la « ruée vers l’or ». Comptant trois saisons (et un épilogue sous forme cinématographique), Deadwood est une série délicieusement bavarde (formidables dialogues) où les duels et les bagarres sont plutôt rares, brillamment écrite et interprétée. Elle nous projette dans le Dakota du Sud des années 1870.

Mais en quoi peut-elle offrir une grille de lecture, un regard sur le monde actuel ? Parce qu’elle fournit un magnifique répertoire du care, dans un monde pourtant masculin, brutal, peu (voire pas) régulé, dans lequel les femmes semblent en première lecture jouer les seconds rôles – principalement ceux de prostituées sans grand pouvoir d’agir, d’une veuve souffrant d’une addiction et d’une cowgirl alcoolique et un peu clocharde. Dans ce monde en devenir, une épidémie de peste (tiens, tiens…) fait rage, et sans le dévouement du seul médecin présent sur le camp, d’un pasteur et de la future Calamity Jane, les plus vulnérables seraient abandonnés à leur sort (d’aucuns, d’ailleurs, le sont). L’entraide et la solidarité, donc, y ont malgré tout leur place. Pour autant, les cadavres de ceux que l’on assassine sans pitié sont abandonnés… aux porcs de la communauté chinoise, microsociété méprisée et exploitée sans vergogne. Le monde selon Deadwood n’est pas idyllique, loin s’en faut.

Élans d’humanité

Le plus intéressant concerne des personnages que l’on n’attendait évidemment moins dans ce registre de l’attention à l’autre, dans une forme d’engagement portée par un sens de la responsabilité que l’on a vis-à-vis de sa « communauté ». Il en va ainsi de Razanov, l’employé dévoué, émigrant russe, de la compagnie locale de télégraphie, qui n’hésite pas à trahir le secret professionnel, fondement même de son métier, pour avertir la communauté d’un risque majeur pesant sur sa sécurité et même sa survie.

C’est surtout le cas d’Al Swearengen, le personnage central de la série, peut-être aussi grand qu’a pu l’être Tony Soprano dans Les Soprano : tenancier d’une maison de passe, buveur invétéré, meurtrier à ses heures, avide et cynique, il révèle une personnalité plus complexe au fil des saisons. Ainsi, lorsqu’il prend soin de son employée handicapée, qu’il aime morigéner en public, quand le médecin se propose de lui fabriquer une attelle et qu’il laisse faire ; ou lorsqu’il laisse, un peu malgré lui, l’une de ses prostituées se former à la comptabilité et vivre une histoire d’amour avec un commerçant du camp ; ainsi, enfin, lorsqu’il prend la tête de la communauté pour nommer un shérif droit voire inflexible, Seth Bullock.

Ces deux personnages, que tout semble opposer, vont pourtant fournir la trame d’une union sacrée au service de la communauté.

Toute la série est traversée par ces élans souvent maladroits, mal assumés et pudiques, ces petites attentions reçues ou prodiguées, qui témoignent d’une humanité qui ne se résignent pas tout à fait à la brutalité du monde.

Des actes de résistance, comme celui de Bazanov et ceux de l’unique journaliste et éditeur du camp (défenseur d’une certaine liberté de la presse dans un monde où la transparence est rarement de mise), au dévouement plus attendu du docteur, multiples sont les actions attentionnées qui viennent émailler un quotidien que la violence, le racisme, l’alcool, la prostitution et le jeu n’épargnent pas. Comme une magistrale leçon de vie, et de survie même, quand la communauté tout entière risque d’être détruite par la volonté de fer d’un entrepreneur de l’or prédateur, Georges Hearst.

Une affaire de corps

Plus que tout, la série se montre puissamment juste lorsqu’elle montre les corps en souffrance, ces corps dégradés dont il faut malgré tout prendre soin : de l’épidémie de peste à la maladie dont souffrira Al, en passant par les corps abîmés et sales dont s’occupent le médecin et ceux qui l’assistent, Deadwood nous rappelle combien le travail de care est affaire de corps.

La série peut surprendre aussi, voire déranger, par son rapport cru aux corps et à la sexualité des personnages. Dans la série, le docteur ausculte ainsi les prostituées, de façon frontale, comme cela se passerait « dans la vraie vie » – elles sont ensemble, sans intimité, et traitées « à la chaîne » alors même que le médecin déborde d’humanité (mais il doit composer avec une dure réalité).

Les corps blessés voire mourants, sanguinolents ou tuméfiés, sont montrés dans toute leur crudité. Or l’éthique du care questionne notre rapport au corps des personnes dont nous prenons soin, la gêne qui peut naître lorsqu’il s’agit non pas du nourrisson mais du vieillard dépendant voire sénile. Une part souvent occultée du travail de care est ainsi mise en lumière dans la série, à rebours de la vision quasi aseptisée qui prédomine dans ce genre de représentations.

Et puis il y a cette séquence, lorsque l’un des personnages secondaires, un homme de couleur constamment vilipendé par un homme blanc, renonce à l’abandonner alors qu’il a reçu un violent coup de sabot. Remettant à plus tard le fait de quitter le camp (ce qu’il s’apprêtait à faire), il décide d’aller chercher le médecin et de rester s’occuper des chevaux et… de cet homme qui n’a cessé de manifester ostensiblement sa haine raciste envers lui. Et ce, alors même que son coreligionnaire s’est suicidé peu de temps avant en raison du mépris de ce même homme blanc – mais surtout du fait du poids de toute une vie d’homme bafoué et jaugé à l’aune de sa couleur de peau. Le monde selon Deadwood c’est aussi cela. Parce que les chevaux, aussi, ont besoin de soin, tout comme ceux qui s’en occupent.

Ce que Deadwood renvoie à chacun de nous

À travers tout cela, Deadwood met en lumière la perspective du care, qui « souligne l’interdépendance et la vulnérabilité de tous », quand « nul ne peut prétendre à l’autosuffisance » (Sandra Laugier, ibid., 2021). Une série à voir et revoir, donc, parce qu’elle met en scène des personnages fictifs qui nous ressemblent : imparfaits, toujours en construction (et reconstruction), maladroits, tantôt justes et tantôt injustes, parfois au rendez-vous du care et parfois malheureusement insoucieux, incurieux de l’autre. « La focalisation opérée dans ces œuvres sur les enjeux du care […] nous confronte ainsi à nos propres incapacités et inattentions » (Ibid.).

Et cette interdépendance, pour finir, nous renvoie à l’actualité ukrainienne, quand une nation fait corps contre l’envahisseur. Car Deadwood est aussi cette série qui, in fine, narre sur trois saisons l’émergence d’une communauté de femmes et d’hommes aux trajectoires et aux éthiques parfois antinomiques, que des enjeux seulement économiques semblaient rassembler sur un territoire donné. Une communauté qui, sous la menace extérieure incarnée par Georges Hearst et ses hommes de main, se soude sous nos yeux.The Conversation

Benoît Meyronin, Professeur senior à Grenoble Ecole de Management, Grenoble École de Management (GEM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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