Dans la série « Esterno Notte », terrorisme vengeur et impossible pardon

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Dans la série « Esterno Notte », terrorisme vengeur et impossible pardon

Capture d'écran / Arte
Myriam Benraad, Aix-Marseille Université (AMU)

En diffusant au mois de mars 2023 la série Esterno Notte, récit de l’enlèvement, de la séquestration, puis du meurtre de l’ancien chef du gouvernement italien Aldo Moro, la chaîne Arte a replongé nombre de téléspectateurs au cœur de l’histoire longue, tortueuse et souvent méconnue du terrorisme italien.

Dans cette œuvre, le cinéaste Marco Bellocchio donne tour à tour la parole aux principaux protagonistes du drame, des membres des Brigades rouges à Aldo Moro lui-même, sans oublier ses proches et divers représentants de la classe politique de l’époque. Cet assassinat reste un traumatisme national étroitement lié aux années de plomb en Italie, qui s’étalèrent entre la fin des années 1960 et le début de la décennie 1980, furent marquées par une aggravation constante des tensions politiques, économiques et sociales, et ne trouvèrent pour issue tragique que le terrorisme. Les Brigades rouges avaient en effet fait le choix de la violence révolutionnaire contre le « compromis historique » élaboré par Aldo Moro, alors à la tête de la Démocratie chrétienne, première force politique italienne, avec le secrétaire général du parti communiste, Enrico Berlinguer, en vue de sortir le pays de la crise dans laquelle il se trouvait plongé.

Des communiqués terroristes aux déclarations officielles et lettres rédigées par Moro au cours de sa captivité, c’est une diabolique escalade de la vengeance qui est exposée par Esterno Notte, implacablement mise à exécution pendant 55 jours. Chaque camp entend en effet en découdre coûte que coûte, sans aucun compromis. Au fil des heures, les Brigades rouges, organisation terroriste d’extrême gauche fondée au début des années 1970 et ayant adopté la « propagande armée » comme méthode de lutte au service du mouvement ouvrier, se confortent dans leur appétence vengeresse, autant que le pouvoir italien s’affermit dans sa décision de les anéantir.

Inexorablement, la quête de vengeance supplante l’horizon d’un dialogue, d’un accommodement, l’espoir de la paix, consacrant Esterno Notte comme une réflexion bien plus ample sur les mécanismes universels qui sous-tendent à la fois le terrorisme et son symétrique contre-terroriste, de même que sur la question délicate, pour ne pas dire insoluble, du pardon.

Impitoyable escalade de la vengeance terroriste

En lieu et place du sort funeste qu’il connaîtra, Moro avait-il une quelconque chance de sortir sain et sauf de la « prison du peuple », lieu de sa détention où les Brigades rouges avaient entrepris de le juger au nom d’une justice prolétaire parallèle, comme tend à le suggérer Bellocchio lorsqu’il le fait revenir à la vie dans l’introduction de son œuvre ?

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Les Brigades rouges auraient-elles, dans le cas d’une acceptation de leurs conditions, transigé en libérant leur victime ? L’argument selon lequel le gouvernement italien aurait pu négocier avec les Brigades rouges et ainsi atténuer la portée de leur vindicte meurtrière est souvent mis en avant dans une certaine littérature académique, couverture médiatique et production artistique, et ici repris à son compte par Esterno Notte. N’est-ce pas toutefois omettre quelle était la ténacité des Brigades rouges à se venger, et comment un environnement historique et sociopolitique défavorable, conjugué à un enchaînement de faits singuliers allaient conduire à l’impasse de la violence ?

Le discours, souvent performatif lorsqu’il est question de vengeance, occupe une place centrale dans cette série, tant au niveau de l’action qu’il inspire que sur les événements qu’il rapporte. Le premier communiqué des Brigades rouges, qui suit immédiatement le rapt d’Aldo Moro, le 16 mars 1978, indique sans la moindre ambivalence quel est déjà alors leur dessein sanglant. Il est ainsi question d’un « anéantissement », envisagé par les activistes radicaux comme la réponse à une « contre-révolution bourgeoise et impérialiste », aux « politiques sanguinaires » dont Moro serait le « parrain politique et l’exécuteur le plus fidèle », démontrant aux yeux du groupe sa « responsabilité maximale et directe » dans l’arrestation et l’emprisonnement de plusieurs des leurs. D’autres écrits de revendication vont suivre, tous pointant vers la macabre réalisation du plan terroriste.

De ce point de vue, la vengeance des Brigades rouges et l’aveuglement vis-à-vis de la violence qui en découle doivent être appréhendés en dépassant le seul contexte de l’Italie de la fin des années 1970, tant la violence qu’ils articulent est instructive sur d’autres épisodes terroristes dans l’Histoire, récents comme plus anciens. De longue date, les travaux scientifiques sur la violence pointent en effet vers la tendance presque immuable de la vengeance à nourrir une spirale incontrôlable de représailles ; cette orientation destructrice vaut aussi bien pour les guerres conventionnelles et les conflits « asymétriques » que pour le cas plus singulier du terrorisme.

L’appareil d’État figé dans sa contre-rétribution

Une autre problématique qu’aborde de manière frontale Esterno Notte est celle de la réaction du pouvoir à cette impitoyable progression de la vengeance dans le camp des terroristes, quand bien même l’on sait a posteriori quels coûts exorbitants cette vengeance signifiera pour les Brigades rouges, pourchassées et virulemment réprimées sur le sol italien. Pourquoi l’appareil d’État s’est-il refusé à toute négociation avec les ravisseurs d’Aldo Moro, alors que celui-ci demandait expressément au gouvernement de le libérer et que les élites politiques étaient très divisées quant à la meilleure posture à adopter ? La ligne qui finit par s’imposer soutient que toute médiation avec les Brigades rouges reviendrait à se rendre complices de la stratégie de négociation recherchée par les terroristes et par là même à légitimer leur violence, dans une configuration sensible caractérisée par la mort de nombreux policiers depuis que l’Italie a lancé sa « guerre contre la terreur ».

L’écrivain et chroniqueur Indro Montanelli écrira dans le Corriere della Sera que « si l’État italien, cédant au chantage, avait négocié avec une violence ayant déjà causé la mort de cinq hommes parmi les gardes du corps de Moro, en la reconnaissant comme interlocuteur légitime, alors l’État, en tant qu’État, n’aurait plus de raison d’exister ». Autrement dit, le pouvoir n’avait d’autre alternative que celle de se figer dans une contre-rétribution dont sa pérennité même lui semblait dépendre. La thèse mise en exergue par la sociologue Robin Wagner-Pacifici est qu’une négociation dans l’affaire Moro était d’emblée une « alternative supprimée », dans le champ des possibles symboliques.

Entièrement habitées par leur vengeance, les Brigades rouges rejetteront systématiquement toute authentique discussion avec les autorités en vue de la libération de leur otage, adressant plutôt au gouvernement une succession de messages assassins. Aussi aucun échange de prisonniers n’a-t-il lieu, tandis que l’ensemble des partis politiques finissent par se ranger derrière la certitude qu’aucun État démocratique au monde ne saurait marchander avec le terrorisme et qu’il faut, au contraire, engager une lutte à mort contre lui. Originale sur un plan artistique à travers le parti-pris de la résurrection imaginaire de Moro, la fiction élaborée par Bellocchio se heurte à cette dure vérité.

« Terreur » : un crime suprême impardonnable

Dernier questionnement, et non des moindres : que retenir, à travers Esterno Notte, des rapports éminemment complexes entre terrorisme et pardon, notamment en ce qui concerne la possibilité, ou non, de pardonner les terroristes ? Le pardon est-il même envisageable en réponse au terrorisme, crime suprême aux yeux de toutes les sociétés, jugé irrémissible ? Symptomatiquement, lorsqu’il s’agit d’actes terroristes, le pardon est bien souvent absent, inatteignable. Tandis qu’Aldo Moro évoque dans l’une de ses correspondances le « moment du massacre » à venir et implore une intervention des autorités, il apparaît avoir déjà renoncé à cet horizon en annonçant qu’il ne pardonnera à personne et qu’aucun parti politique ni aucun membre du gouvernement ne pourra assister à ses funérailles.

Si, depuis, le personnage d’Aldo Moro a été sujet à maintes représentations, si ses lettres ont fait l’objet d’interprétations multiples, au milieu desquelles s’insère celle énoncée par Bellocchio, il importe d’interroger la quasi-« christologie » qu’instaure Esterno Notte dès l’ouverture de son propos. Certes, les victimes du terrorisme peuvent parfois pardonner. Mais en l’espèce, et à rebours de la résurrection imaginaire d’Aldo Moro et de la version sacrificielle, sinon martyrologique, ici développée, laquelle tend à suggérer une forme de pardon chez l’ancien dirigeant, soulignons, de nouveau, que celui-ci n’a jamais rien pardonné, ni à ses bourreaux, ni au pouvoir en raison de son intransigeance et de son renoncement à le sauver. Sans doute est-ce là l’ultime vengeance à laquelle Moro pouvait individuellement parvenir.

Enfin, la société italienne n’a jamais non plus assimilé cet épisode d’une rare brutalité. L’assassinat de Moro demeure comme une tache indélébile dans la culture locale, qui a non seulement affecté les narratifs politiques et médiatiques, de même que les pratiques de la représentation politique, mais aussi la mémorialisation du terrorisme. Comme le relève le chercheur Nicolas Demertzis dans une contribution évocatrice, exorciser le choc de la violence revient à en pardonner l’emploi en vue d’une réconciliation avec le passé. Or, d’une part, les « années de plomb » italiennes ne renvoient encore aujourd’hui à aucune signification politique consensuelle et sont fréquemment instrumentalisées par les partis en compétition. D’autre part, vengeance terroriste et contre-rétribution étatique ont précisément pour propriété de culminer dans le refus absolu de tout pardon, « sorte de dignité morale, de défense de la subjectivité intégrale de la victime et de protestation éthique contre les maux et torts injustifiables » infligés par le terrorisme.

Myriam Benraad, Professeure en relations internationales / Schiller International University et Institut libre d'étude des relations internationales et des sciences politiques (ILERI), chercheure associée à l'IREMAM (CNRS/AMU), Aix-Marseille Université (AMU)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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