Amour et téléréalité, un succès télévisuel inoxydable ?

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Dans « Mariés au premier regard », les futurs époux ne se rencontrent que le jour de leur mariage. Ici, Anabel s'avance vers l'autel, dans la saison 7. M6 / Julien Theuil

Amour et téléréalité, un succès télévisuel inoxydable ?

Dans « Mariés au premier regard », les futurs époux ne se rencontrent que le jour de leur mariage. Ici, Anabel s'avance vers l'autel, dans la saison 7. M6 / Julien Theuil
Aziliz Kondracki, École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Il y a quelques semaines, les portraits des nouveaux candidats de L’amour est dans le pré ont enfin été diffusés. Le 30 janvier, entre 21h11 et 22h04, ce sont ainsi 3,39 millions de téléspectateurs qui sont tombés sous le charme des agriculteurs et des agricultrices de cette nouvelle saison. En France, cette émission de dating est bientôt sur le point de célébrer ses noces de porcelaine puisqu’elle est diffusée depuis 18 ans sur la chaîne M6.

Plus récemment encore, le 20 Mars 2023, M6 a également lancé la septième saison de l’émission Mariés au premier regard, et ce sont « en moyenne 2,08 millions de téléspectateurs [qui] ont été séduits par le programme » peut-on lire dans un article de presse spécialisée – dont 25,1 % de FRDA-50 autrement dit de « femmes responsables des achats de moins de cinquante ans ». Le coup d’envoi de la saison précédente avait réuni quant à lui 2,32 millions de téléspectateurs.

Les émissions de dating sont les émissions de télé-réalité qui s’emparent du sujet de l’amour et qui placent au cœur de leurs mécaniques narratives la rencontre amoureuse, le mariage, la conjugalité ou encore la sexualité. Alors que le nombre de mariages baisse en France (on comptait par exemple 305 234 mariages de personnes de sexe différent contre 237 000 en 2022, selon l’Insee) et que certaines invitations à en finir avec le couple et à déconstruire le mythe de l’amour romantique fleurissent, le succès que rencontre encore ce genre d’émissions peut sembler surprenant. Cela dit, si les chiffres d’audience de certaines émissions comme celles-ci peuvent diminuer avec le temps, le dating à la télévision n’est pas un genre qui s’essouffle.

Une économie mondialisée

C’est en 1965 que l’Américain Chuck Barris développe le premier format de_ dating_ : il s’agit de The Dating Game, une émission dans laquelle une jeune femme célibataire pose des questions à trois hommes qu’elle ne voit pas. À l’issue de ces échanges, elle choisit celui qui l’accompagnera à un rendez-vous galant. Le format américain donne lieu en 1985 à la production de l’émission française Tournez Manège ! diffusée pendant huit ans sur la chaîne TF1.

Souvent le public ignore que la majorité des programmes qu’il regarde sont des contenus adaptés de formats étrangers. Aujourd’hui, le nombre de formats de dating circulant sur le marché ne peut être calculé précisément mais il est possible toutefois d’affirmer que ce genre représente l’un des plus populaires à la télévision.

Il a d’abord massivement proliféré sur les écrans des pays occidentaux, et aujourd’hui, des formats de dating s’exportent aussi dans d’autres parties du monde. Par exemple, l’émission Love is Blind diffusée sur Netflix depuis 2020 a été récemment adaptée au Japon et The Bachelor en Afrique du Sud en 2022.

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En France, on a vu défiler sur nos écrans un nombre considérable d’émissions de ce genre telles que Bachelor, le gentleman célibataire (2003), Qui veut épouser mon fils ? (2010), L’amour est aveugle (2010), ou encore l’une des plus récentes, l’émission Cosmic Love diffusée en 2022 et présentée par la star de télé-réalité Nabilla Vergara et dans laquelle les participants s’en remettent entièrement au cosmos pour trouver l’amour.

L’émission « Love is Blind » Japan est diffusée sur Netflix depuis 2022. Capture d’écran, Netflix

Et si c’était vrai ?

Certaines émissions de dating – que les producteurs appellent en anglais les « bikinis shows » – reposent sur un casting de jeunes adultes, hommes et femmes, aux plastiques standardisées et dont les narrations se construisent sur des idylles éphémères aux allures de mélodrames. On pense par exemple en France à l’émission L’île de la tentation (diffusée en 2002 sur TF1) ou désormais à l’émission Séduction haute tension (diffusée depuis 2020 sur la plate-forme de streaming Netflix). Les émissions dites de télé-réalité, et notamment le dating, sont donc des genres hybrides qui regroupent un large éventail d’émissions.

Dans ces conditions, les producteurs opposent par exemple au caractère superficiel des « bikinis shows » les émissions de dating qui font de l’amour le support d’expériences dites « sociales » mettant en scène des gens dits « ordinaires ». On pense par exemple d’abord à L’amour est dans le pré mais aussi aux émissions qui s’emparent du mariage et dont plusieurs titres ont été importés en France comme Quatre mariages pour une lune de miel (2011), La robe de ma vie (2017) ou encore Mariés au premier regard (2016).

Pour ce type d’émissions, les producteurs s’efforcent de mettre au centre de leurs préoccupations le caractère « réel » du contenu qu’ils produisent. Il serait par ailleurs trop simpliste de réduire les émissions de dating à des contenus scénarisés, où toute action serait mise en scène de façon millimétrée – car il s’agit surtout, pour les participants, d’individus qui s’engagent dans des expériences dont les étapes sont « programmées » – provoquant de fait des réactions plus ou moins attendues de leur part.

Cela dit, toutes les personnes engagées dans la production de ce type d’émissions ne peuvent se détacher d’un impératif majeur : capter l’attention du public et l’émouvoir. Que ce soit pour les mariés qui ressentent des émotions et qui se doivent de les exprimer derrière la caméra, ou encore pour le monteur qui décide de sélectionner une séquence qu’il considère comme émouvante.

Ce que veulent les femmes

Les histoires d’amour qui sont proposées aux téléspectateurs se doivent alors d’être romantiques, mais pas trop, pour qu’elles puissent apparaître comme suffisamment réalistes. Les discours soutenus explicitement ou en creux par la plupart de ces dispositifs de téléréalité ne dépendent finalement que peu du registre de l’amour romantique, même si celui-ci représente l’ingrédient indispensable à la réactualisation des fantasmes liés au mariage ou à la conjugalité hétérosexuels. Néanmoins, ces émissions en reprennent les codes visuels et narratifs.

De fait, les émissions de dating s’éloignent plutôt de l’idéal d’amour romantique en proposant un modèle réaliste d’amour et de conjugalité. Ce modèle s’appuie notamment sur une forte psychologisation des rapports amoureux. Par exemple, dans l’émission Mariés au premier regard – dans laquelle des inconnus se découvrent le jour de leur mariage – les jeunes mariés sont accompagnés par des psychologues dans cette aventure matrimoniale (et télévisée) pour les aider à construire des « relations véritables », pour reprendre leurs mots.

Quant à Karine Le Marchand, la présentatrice de L’amour est dans le pré, elle enjoint par exemple l’un des agriculteurs (Thierry) à ne pas « reproduire les erreurs du passé » dans l'un des premiers épisodes de la saison diffusée en 2022. Les émissions de dating participent de cette façon à une forme de régulation morale de l’expression du sentiment amoureux et continuent à diffuser des modèles amoureux qu’elles contribuent à normaliser et légitimer.

Enfin, soulignons que tout comme les comédies romantiques, les soaps operas ou les telenovelas, les émissions de dating invitent finalement les femmes à surinvestir le terrain de l'amour. Que ce soit alors du côté des téléspectatrices, qui constitue la principale cible des diffuseurs, ou du côté des participantes, qui derrière l'écran occupent un rôle important dans la réactualisation des fantasmes liés à la conjugalité hétérosexuelle. Fantasmes qui dans une société qui demeure profondément patriarcale, semble encore résister à l'érosion.

Aziliz Kondracki, Doctorante en anthropologie, École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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