«Wind of Change» de Scorpions, la CIA et la propagande par la pop

Musique

Clip officiel de «Wind of Change» de Scorpions. | Capture d'écran via YouTube

On pourrait penser que la diplomatie par la culture n'a plus d'impact dans un monde où la musique circule partout. Pourtant, l'usage de cette dernière comme arme politique reste efficace.

En 1990, alors que le bloc soviétique est sur le point de s'effondrer, le groupe Scorpions sort une chanson qui devient le symbole de la révolution. Il est pourtant possible que «Wind of Change» ne soit pas l'œuvre du groupe allemand, mais de la CIA.

De cette improbable rumeur (qu'il tient d'une source interne à l'agence), le journaliste Patrick Radden Keefe va réaliser une longue enquête sur plusieurs années et plusieurs pays, pour essayer de savoir si oui ou non, une des chansons les plus vendues de tous les temps est en fait la création des services secrets américains.

Le résultat de son travail, une série documentaire en podcast vient de sortir le 11 mai dernier (disponible partout mais déjà en intégralité sur Spotify).

En huit épisodes et près de cinq heures d'entretiens avec des membres de la CIA, des journalistes, un manager, et même le chanteur de Scorpions, on découvre tous les moyens par lesquels l'agence aurait pu user de son influence. Les ingrédients d'un film d'espionnage sont réunis: la Guerre froide, la CIA, le KGB, un groupe allemand qui chante en anglais, dont les chansons sont interdites mais connues à l'Est, et au milieu un morceau qui ne ressemble pas au style habituel du groupe, un énorme succès juste avant la chute du bloc soviétique.

Surtout, le doute. Un doute constant que tout soit évidemment lié, ou qu'au contraire notre fascination pour la conspiration nous fasse voir des mirages, avec pour décor un trafic de drogue dans les Caraïbes, un dîner privé de la CIA avec une rockstar, ou encore un festival de rock à Moscou en 1989.

Le passif de la CIA

Des chansons de propagande, on en trouve un peu partout dès qu'un État a besoin de persuader efficacement sa population du bien-fondé de sa doctrine. C'est toujours plus simple de vendre une image parfaite en musique: c'est fédérateur et ça reste en tête. Mais ça fonctionne surtout dans les régimes dictatoriaux. Quand on se vante d'être un État démocratique, on ne peut pas manipuler ouvertement la culture sans perdre sa crédibilité.

Pour que la propagande fasse effet, il vaut souvent mieux qu'elle ne ressemble pas à de la propagande. Ce n'est pas un ordre, juste un idéal un peu abstrait. C'est d'autant plus important quand on ne cherche pas à convaincre son propre peuple, mais bien le monde extérieur. Il est alors plus simple de tirer discrètement profit du succès des artistes à des fins politiques.

Si l'histoire de «Wind of Change» est aussi passionnante, c'est parce qu'on part du principe que le renseignement américain peut inciter Scorpions à les laisser faire. Tout simplement parce qu'il a déjà utilisé des méthodes similaires par le passé.

Avant même la création de la Central Intelligence Agency [«Agence centrale de renseignement» en français] en 1947, l'Office of Strategic Services (OSS, «Bureau des services stratégiques» créé à la suide de l'entrée en guerre des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale) a lancé les «black radio programs», diffusés à travers l'Europe pour diviser et démoraliser les membres de l'Axe.

Leur principal atout: une célèbre actrice allemande opposée au régime nazi. Marlene Dietrich interprète plusieurs chansons pour l'OSS, dont «Lilli Marlene», enregistrée en allemand, dans le but de saper le moral des soldats. Goebbels l'a fait personnellement interdire de diffusion, sans réel succès. Dietrich recevra une médaille de la Liberté de la part du président Truman en 1945.

À l'aube de la Guerre froide, c'est le jazz, déjà utilisé contre l'Allemagne nazie, qui va servir de porte-étendard d'une certaine supériorité américaine.

Dizzy Gillespie, Duke Ellington, Dave Brubeck et surtout Louis Armstrong vont être engagés par le département d'État pour diffuser la culture des États-Unis à travers le monde, notamment en Afrique et en Europe. On diffuse avec fierté la musique noire alors même que la ségrégation raciale bat son plein à la maison[1].

Et puis, il y a le cas Nina Simone: via l'American Society of African Culture (AMSAC, «Société américaine pour la culture africaine»), qui visait à faire connaître l'héritage africain des communautés afro-américaines, elle a participé à un concert historique à Lagos au Nigeria en 1961.

On apprendra en 1967 que l'AMSAC était financée et en partie encadrée par la CIA. Un comble pour la pianiste, qui pour ses engagements politiques fut longtemps surveillée par le renseignement. Était-elle au courant de cette opération? Rien ne le prouve.

Les États-Unis n'ont cessé tout au long du conflit avec les Soviétiques d'utiliser des méthodes indirectes pour influencer le reste du monde. Dans Historical Dictionary of American Propaganda [«Dictionnaire historique de la propagande américaine»], Martin Manning rappelle l'existence de stations de radios clandestines, en Iran contre l'ayatollah Khomeini ou à Taïwan pour discréditer le pouvoir chinois, qui se sont avérées plus tard être gérées par la CIA.

Bien sûr, Washington n'a pas eu le monopole de la propagande culturelle, juste plus de moyens et d'ambition. Le renseignement américain s'est construit une légende interventionniste depuis ses débuts, en s'appuyant sur des genres musicaux fédérateurs, énergiques, libertaires qui s'exportaient très bien.

De là à influencer le processus créatif d'un groupe de rock allemand, c'est une autre affaire.

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