Virginie Despentes et la saleté des riches

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Virginie Despentes, le 8 novembre 2010 à Paris. | Thomas Samson / AFP 

Les riches sont sales en leur âme, leurs corps, leurs mœurs. Tout s'explique alors, et tout est cohérent.

Virginie Despentes est courageuse. Femme qui fut violée et cela l'accompagne, féministe contemptrice des masculinités assassines et cela l'entraîne, elle n'est pas enfermée dans la question du genre.

Écrivant dans Libération à propos du César de Roman Polanski et de la sortie d'Adèle Haenel, elle ne se contente pas de saluer l'actrice et de mépriser le cinéaste; elle parle politique au-delà de son sexe et construit un pont entre ses colères.

Son texte, qui peut faire date, considère que le César de Polanski et l'utilisation du 49-3 par le pouvoir pour faire passer la réforme des retraites témoignent de la même oppression: la violence qu'exercent les dominants contre les dominés, qui doivent apprendre à force d'humiliations que les riches ne céderont rien de leur empire. Elle le dit avec une autre rudesse que moi. Cela n'est pas gratuit. Il faut les mots les plus crus pour que les puissants sachent qu'elle n'est pas dupe.

«Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message: le respect qu'on leur doit s'étendra désormais jusqu'à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu'ils violent. Que ça soit à l'Assemblée nationale ou dans la culture –marre de se cacher, de simuler la gêne. Vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les Césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C'est votre politique: exiger le silence des victimes. Ça fait partie du territoire, et s'il faut nous transmettre le message par la terreur, vous ne voyez pas où est le problème. Votre jouissance morbide, avant tout. Et vous ne tolérez autour de vous que les valets les plus dociles.»

La bite tachée du sang et de la merde. On parle de cela. L'image intimide, efficace rhétorique. J'aime le style Despentes que je n'oserais pas imiter. Je voudrais partager son dégoût des riches, que je peux ressentir d'instinct à leur spectacle. Je voudrais être capable d'oublier la décence bourgeoise et d'entrer comme elle en détestation. J'y trouverais une simplification politique qui me libérerait des nuances et des scrupules. J'en suis hélas peu capable.

Si Dieu vomit les tièdes, à supposer qu'il existe, je ne serai pas gardé. C'est la malédiction des modérés, des socio-démocrates, des mencheviks et des girondins en période révolutionnaire: ils ne durent pas, et au mieux finissent guillotinés, au pire pour ne pas mourir tourneront réactionnaires. Pourtant, au début, nous sommes d'accord. Ensuite, le doute nous prend.

Je suis en phase, au commencement, avec une colère de Despentes. L'impavidité des bourgeoisies idéalistes, qui sauveront la France contre les carcasses fracassées et les yeux arrachés des contestataires malséant·es, rappelle, à l'échelle, l'enthousiasme des fusilleurs de Monsieur Thiers, quand la République s'installa en hachant la Commune.

On tue très peu, aujourd'hui: nous sommes époque moins sanglante, sans doute parodique. Mais il n'empêche. La tableau que brosse le pouvoir, comme celles et ceux qui le soutiennent, d'une canaille hostile qu'il faut réduire et rééduquer aux normes de l'élite peut alimenter un désaccord véhément.

Est-ce le même mépris qui s'exerce quand la tribu du cinéma honore Polanski? Despentes n'en doute pas. Il est, Polanski, réalisateur de films millionnaires, et l'élite le sauverait pour cela. Pourtant, l'excellent Monsieur Riester, ministre de la Culture du gouvernement Macron, celui qui utilise le 49-3, a condamné le cinéaste: contradiction.

Je prends le pari que les riches, la bourgeoisie, le système sacrifierait pour se sauver ses prédateurs sexuels réels ou supposés, dans le cinoche aussi –ainsi, là-bas, Monsieur Weinstein.

Si Polanski est sauvé par ses pairs de cinéma, c'est pour son talent, son histoire, ses films; la pitié qu'il peut inspirer pour son histoire passée; peut-être aussi le doute; peut-être aussi l'agacement qu'inspirent les certitudes politiques qu'on lui oppose; peut-être la crispation d'un pouvoir ancien; d'un pouvoir mâle ancien? On y revient.

Fondée ou non, l'assimilation par Virginie Despentes du cas Polanski au 49-3 et au macronisme est passionnante politiquement. Elle témoigne de la renaissance d'une vieille thématique: celle de la saleté des bourgeois et des riches, de domination indécente et de mœurs aussi bien.

L'écrivaine ne vitupère pas au hasard. Sa description des bites souillées ne parle pas que d'un cinéaste: elle s'inscrit dans une charge contre les bourgeoisies au pouvoir, elle parle de la «jouissance morbide» des dominants. L'empire sur la société est sexuel; le peuple est violé en son consentement politique comme des femmes, des enfants, en leur liberté intime. Les riches sont sales en leur âme, leurs corps, leurs mœurs. Tout s'explique alors, et tout est cohérent...

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