«Travailler et produire davantage», et puis quoi encore?

Politique

Les syndicats ont vu dans la phrase du président la menace d'une remise en cause des 35 heures. | Thomas Samson / AFP 

La petite phrase de Macron suscite encore plus de réactions que la proposition de la Convention citoyenne sur le climat, finalement abandonnée, de réduire le temps de travail sans perte de salaire.

Dans son «adresse aux Français» prononcée le 14 juin, le président de la République a fait une quasi-unanimité sur un point: son discours était trop vague, trop général et, en dehors de l'annonce du passage de l'ensemble du territoire métropolitain en zone verte, il ne permettait guère de savoir ce qui nous attendait dans les prochains mois. Au milieu de toutes les bonnes paroles prodiguées, des félicitations aux Français·es pour leur comportement et d'une discrète autosatisfaction sur l'action des pouvoirs publics, un passage a toutefois retenu l'attention, celui où il est fait mention de la nécessité de travailler et produire davantage.

Pour éviter le piège classique des petites phrases sorties de leur contexte, il est utile de rappeler la citation complète: «La seule réponse est de bâtir un modèle économique durable, plus fort, de travailler et de produire davantage pour ne pas dépendre des autres.» À quoi s'agit-il de répondre? À des circonstances exceptionnelles qui ont conduit l'État à mobiliser près de 500 milliards d'euros et à s'endetter davantage.

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron annoncent, le 18 mai 2020, le plan de relance européen de 500 milliards d'euros qui seront reversés aux États, régions et secteurs les plus abîmés par la pandémie due au coronavirus. | Kay Nietfield / POOL / AFP

C'est là que commence le malentendu. Le président évoque une situation particulière, une crise économique provoquée par la crise sanitaire, et sa réponse esquisse un modèle économique destiné à s'inscrire dans la durée. Inévitablement, les syndicats y ont vu la menace d'une remise en cause des 35 heures et ont réagi vivement.

Pas question de se retrousser les manches

Que cette crise ne doive pas être utilisée pour remettre en cause des avancées sociales est une évidence. Mais on ne peut tout de même qu'être interloqué·e par le refus de toute prise en compte du caractère particulier de la situation actuelle, tel qu'il est exprimé par Yves Veyrier, secrétaire général de FO: «Si c'est nous dire que ceux qui ont du boulot, on va leur demander de se retrousser les manches, comme on l'entendait pendant la période du confinement, si c'est aller au-delà des 35 heures, voire au-delà même des 48 heures, si c'est rogner sur les jours de congé, les jours de repos, ouvrir le dimanche plus encore qu'aujourd'hui, ça n'ira pas, nous ne serons pas d'accord.»

Refuser par principe de «se retrousser les manches» est tout simplement sidérant alors que selon la plupart des prévisions, le PIB devrait chuter d'au moins 11% cette année, que l'on s'attend à une hausse forte des défaillances d'entreprises et du chômage, notamment chez les travailleurs et travailleuses précaires et les jeunes, que le déficit de l'État, tel qu'il ressort du projet de troisième loi de finances rectificative devrait atteindre 11,4% du PIB et que celui du régime général de la Sécurité sociale et du fonds de solidarité vieillesse pourrait monter au niveau sans précédent de 52 milliards (le précédent record était de 28 milliards en 2010 dans le prolongement de la crise financière). Que les responsables politiques qui dirigent l'État se débrouillent, nous ne voulons rien savoir, nous voulons juste faire nos 35 heures et partir en vacances… C'est sans doute cela qu'on appelle le souci de l'intérêt général!

Mais que ces responsables syndicaux se rassurent: personne ne demandera le moindre effort à qui que ce soit. Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, qui avait eu l'imprudence de s'aventurer sur ce terrain en avril, a vite fait demi-tour. Et le gouvernement s'est employé à minimiser la portée des propos tenus par Emmanuel Macron: pour Gérald Darmanin, la question ne pourrait éventuellement se poser qu'au niveau des entreprises, après négociations, et pour Bruno Le Maire, il ne s'agit pas de travailler plus individuellement, mais de faire en sorte que le plus grand nombre possible de Français·es puissent travailler.

Augmenter les impôts?

Il est vrai que la petite phrase du chef de l'État venait après une autre dans laquelle il affirmait qu'il était hors de question de financer les dépenses nouvelles de l'État par une hausse des impôts. D'un point de vue strictement économique, il a parfaitement raison: une hausse générale des impôts irait exactement à l'opposé de l'effet recherché et freinerait la reprise. Si l'on veut que les ménages consomment et que les entreprises embauchent et investissent, il ne faut pas augmenter les prélèvements obligatoires. Pourtant, alors que l'on sait que ce sont les personnes les plus vulnérables qui souffrent le plus de la crise, il pourrait s'avérer utile dans un souci de cohésion sociale de réfléchir à une mesure ciblée en direction de gens qui ont les revenus les plus élevés et pourraient contribuer un peu plus au budget de l'État sans que cela ne remette en cause de façon significative leur niveau de vie.

À défaut de se déjuger et de rétablir l'impôt général sur la fortune, qui n'a pas que des vertus, le chef de l'État pourrait par exemple proposer un prélèvement temporaire qui viendrait pendant un ou deux ans s'ajouter à la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus votée avec la loi de finances pour 2012, sachant que cette contribution «exceptionnelle» est prévue pour durer «jusqu'à l'imposition des revenus de l'année au titre de laquelle le déficit public des administrations publiques est nul» (autant dire qu'elle est appelée à ne jamais cesser…).

Ou alors il pourrait faire savoir qu'il ne serait pas hostile à une réduction ou une suppression par le Parlement de telle ou telle niche fiscale. Mais il paraît difficile de lancer un appel général à travailler davantage sans mettre à contribution les plus aisé·es.

La deuxième partie de l'appel –produire davantage– pose un autre problème: celui de sa compatibilité avec la proposition d'une économie «écologique». Car, si l'on comprend bien l'idée sous-jacente, il ne s'agit pas seulement de donner un coup de collier ponctuel pour limiter les dégâts provoqués par la chute de l'activité au cours des derniers mois, il s'agit de produire plus sans limitation de durée. L'État s'étant endetté pour faire face aux dépenses imposées par la crise, la dette publique devrait atteindre 121% du PIB à la fin de l'année, si l'on en croit les chiffres figurant dans la troisième loi de finances rectificative. Une façon de rendre cet endettement supportable serait de faire croître le PIB plus rapidement: si la dette était stabilisée, elle pèserait alors proportionnellement moins lourd année après année...

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