S'exprimer sur les réseaux sociaux au temps de la «cancel culture»

Sociétés

Selon le Urban Dictionary, il s'agit de renvoyer quelque chose et/ou quelqu'un, de rejeter un individu ou une idée. | Markus Winkler via Unsplash

Les internautes sont parfois tyranniques: un tweet maladroit ou formulé avec un second degré exacerbé peut faire de vous une personne boycottée.

«Nouvelle censure» selon Le Nouvel Obs, débat «impossible» s'interroge France Culture, la cancel culture fait grincer des dents en France. Située dans la même mouvance que le call out ou culture de la délation, très présente aux États-Unis, cette tendance trouverait son origine dans les affiches Wanted omniprésentes dans les Westerns, comme le relève le politologue Jean?Eric Branaa.

La cancel culture, issue du verbe anglais cancel: qui signifie «supprimer», «éliminer», «retirer»… pourrait se traduire par la culture de l'élimination appliquée à des personnes et/ou des organisations. Cette pratique préexistait ipso facto bien avant sa dénomination officielle. Elle s'est paradoxalement concrétisée dans un monde dématérialisé.

L'emploi du verbe anglais cancel au sens de la cancel culture remonte à 2015, mais son utilisation ne s'est popularisée, comme le note Jesse Kinos Goodin, qu'en 2018 après les événements de 2017 liés au phénomène #MeToo.

Un phénomène qui fait suite à des mouvements sociétaux

L'année 2017 a en effet marqué un tournant, grâce au mouvement #MeToo qui a libéré la parole des femmes d'une part, et l'affaire Harvey Weinstein de l'autre, mettant en cause ce producteur hollywoodien pour ses agressions sexuelles.

Or, ces campagnes légitimes contre la prédation sexuelle ont aussi donné lieu à des attaques ad hominem, des lynchages, visant à l'humiliation publique de tel ou tel individu.

À titre d'illustration Sandra Muller, la Française qui avait lancé le hashtag #BalanceTonPorc a été condamnée en 2019 pour avoir diffamé l'homme qu'elle accusait de harcèlement. Le tribunal ayant estimé qu'elle avait «manqué de prudence» avec son tweet et qu'elle avait «dépassé les limites admissibles de la liberté d'expression, ses propos dégénérant en attaque personnelle».

Une logique d'attaque et d'adhésion contrainte

C'est bien cette logique –attaques personnelles et usages intempestifs des réseaux sociaux– qui est au cœur de la cancel culture. De manière paradoxale, sous couvert de libérer la parole cette dernière s'éloigne de la liberté d'expression. Cette façon de s'exprimer ne tolère nul débat autre que l'adhésion tout en ouvrant la porte à la délation et à l'ostracisation.

Ainsi, la pratique de la cancel culture va viser à faire adhérer des individus à une cause sous peine d'être soupçonné·es de soutenir, voire d'être complice de ce qui est dénoncé.

Ce phénomène d'adhésion comportementale «forcée» a pu se retrouver dans le mouvement Black Lives Matter dont l'ampleur a été renouvelée avec l'affaire George Floyd. Par exemple l'ex-joueur de tennis Yannick Noah a déclaré regretter le silence de la communauté sportive blanche: «C'est bien que les jeunes s'en occupent mais moi ce qui me gêne c'est que ce sont tous des métis ou des noirs.»

Ce propos montre ici qu'il est implicitement demandé aux femmes et hommes sportifs blancs de renom –ayant une facilité d'accès aux médias– de prendre position, en tant qu'individu blanc, tout en suggérant que s'ils ou elles ne le font pas, alors ils seraient indifférent·es, et ce parce que leur couleur de peau diffère.

Si le développement de la cancel culture peut inquiéter c'est que sous prétexte de l'édification d'un monde meilleur sur des sujets sociétaux de premier plan, elle estime –au mépris des conséquences et dérives potentielle– que la fin justifie les moyens.

En se retranchant derrière une posture de parangon de vertu, le risque de la cancel culture est de se substituer à la justice tout en empêchant –tout du moins en rendant périlleux– toute forme de contre-discours. En cela elle peut s'apparenter à une forme de terrorisme intellectuel. «La philosophie du bien» de la cancel culture n'est pas alors sans rappeler la phrase de Roland Barthes: «Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire!».

«Cancelled» ou «lynchage en ligne»

La définition la plus proche de ce concept de cancelled est donnée par le Urban Dictionary: il s'agit de renvoyer quelque chose et/ou quelqu'un, de rejeter un individu ou une idée. Comme le pointe le New York Times...

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