Rone: «Le titre de l'album prend un tout nouveau sens avec le confinement»

Musique

Room With a View au Théâtre du Châtelet. | Cyril Moreau 

Le musicien raconte «Room With a View», sa genèse, son interruption précipitée et un mois de mars tumultueux.

Nous sommes le 14 avril, vingt-huit jours de confinement sont déjà derrière nous, et même quand il s'agit de rencontrer –évidemment par webcam interposée– un parfait inconnu, la formule de politesse prend un poids tout de suite particulier. «Et toi, comment vas-tu vraiment?»

Confiné en famille, chez lui à Montreuil, Rone va bien. Le bientôt quadra, devenu en dix ans l'une des figures importantes de la scène électronique française, est heureux de pouvoir présenter au public son nouvel album, dont le titre, Room With a View, porte désormais avec lui une ironie toute nouvelle au vu des conditions dans lesquelles les gens vont le découvrir. Rone va bien donc, mais Erwan Castex de son vrai nom a vécu un mois de mars sous forme de véritables montagnes russes.

Tout avait pourtant si bien commencé. Au tout début du mois, Rone prend résidence au Théâtre du Châtelet pour y présenter le spectacle accompagnant ses nouvelles productions. Écrit et développé avec le collectif d'artistes (La)Horde, il est consacré, de manière un peu prophétique, à l'urgence climatique et à l'effondrement de la société. Neuf jours de représentations avec dix-huit danseurs et danseuses du monde entier sont prévus dans ce cadre bien plus habitué aux envolées lyriques qu'aux escapades électroniques.

Le théâtre affiche complet pour les premières soirées avant que le 8 mars, le gouvernement n'annonce l'interdiction des rassemblements de plus de 1.000 personnes. La direction du Châtelet, dont la capacité d'accueil atteint le double, décide de maintenir le spectacle avec une jauge limitée et des spectateurs et spectatrices «éparpillés un peu partout dans la salle», explique Rone. De plus en plus se présentent avec des masques de protection.

«C'était particulièrement étrange, surtout qu'à un moment donné, dans le spectacle, on a voulu symboliser l'effondrement climatique avec une pluie de poissons. Ils tombent sur scène puis se font balayer par des personnages qui portent eux-mêmes des masques. Moi j'arrête la musique à ce moment-là, c'est le silence total, je suis face aux spectateurs, je vois ça, les masques dans le public, et ça fait une espèce d'effet miroir extrêmement troublant. On s'est complètement fait rattraper par l'actualité.»

L'actualité finit même par les dépasser: le 13 mars, la taille limite des rassemblements est abaissée à 100 personnes, privant Rone et sa troupe des deux derniers jours de représentation. «On a tous pris un gros coup, avoue-t-il. C'était évidemment une décision complètement normale et légitime, mais c'était un peu dur psychologiquement de ne pas pouvoir faire une vraie dernière, qui est quelque chose de très symbolique. Puis c'était un spectacle hyper tactile, il y avait beaucoup de fusion et d'émotions. Passer de ça au confinement, le contraste était violent.»

Une «grosse redescente» malheureusement amplifiée par la maladie: quelques jours après la fin des représentations, Rone présente tous les symptômes du Covid-19. «Grosse fièvre, des difficultés respiratoires, perte d'odorat, tout ça... Donc a priori j'ai eu le virus, même si je n'ai pas été testé. Une petite période de flip chez moi, à me dire “putain mais je vais quand même pas finir à l'hôpital”... Et puis c'est passé.»

Aujourd'hui donc, Rone va bien. Son matériel, comme toute la scénographie du spectacle, sont encore au Châtelet, «comme si on avait tout laissé à l'abandon». C'est désormais son album, le cinquième depuis 2009, qui prend le relais, et dont l'écriture fut lancée dès la fin des deux ans de tournée qui ont accompagné le précédent, Mirapolis (2017). Et alors qu'il développait ses nouvelles idées, Rone vit arriver une invitation de la nouvelle directrice du Théâtre du Châtelet, Ruth Mackenzie, qui, soucieuse d'ouvrir sa salle à un public différent après trois ans de fermeture pour travaux, lui offrit une carte blanche pour venir se produire dans sa salle.

Le jardin de Sand et Chopin

«Surpris et flatté» par la proposition, Rone accepte immédiatement, avec déjà en tête que cette expérience constituerait son album à venir. «J'ai réfléchi à ce que je voulais faire, et je me suis rapidement dit que j'aimerais vraiment réussir à faire un spectacle avec du sens, mais sans prononcer un mot, trouver des choses très simples mais qui rentrent dans le cerveau de manière beaucoup plus percutante. Dans une société aussi bavarde que la nôtre, j'ai trouvé que c'était un beau challenge. Je voulais bosser avec des danseurs, et j'ai pensé à (La)Horde.»

Room With a View au Théâtre du Châtelet. | Cyril Moreau

Formé à Paris en 2011, le collectif mené par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel, aujourd'hui à la tête du Ballet national de Marseille, représentait un choix logique pour leur capacité à véhiculer des idées politiques par les corps. En 2019, ils présentaient Marry Me In Bassiani, spectacle consacré à la danse comme moyen de contestation en Géorgie. «J'ai tout de suite pris conscience que ce qu'on m'offrait venait avec une certaine responsabilité. Je me suis dit que je ne pouvais pas faire un concert juste pour faire danser ou rêver, même si j'adore ça. Je me sentais le devoir de mettre du sens, du fond, de parler de choses importantes.»

Au cours des premières réunions de travail, il définit avec (La)Horde les contours du spectacle et les premières idées de mise en scène, porté par l'envie d'écrire sur l'urgence climatique, tout en sachant pertinemment que c'est «un sujet très casse-gueule, parce qu'on pouvait en tirer un spectacle complètement niais, avec une fibre écologique à deux balles, ou pire encore, quelque chose de moralisateur».

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que l'œuvre de Rone se retrouve liée à la lutte pour le climat: en 2019, il confie à Greta Thunberg et au réalisateur Tom Mustill son morceau «Motion» pour accompagner une vidéo de la jeune activiste, à un moment «où il y avait un énorme bashing sur elle, notamment de gens comme Michel Onfray, et moi je trouvais dingue que des philosophes passent du temps et dépensent de l'énergie à taper sur une gamine qui dit qu'il faut faire attention à l'environnement. Ça me révoltait un peu. D'ailleurs, je me souviens que quand j'ai posté la vidéo sur Facebook, je n'ai jamais eu autant de commentaires en dessous, et beaucoup de commentaires haineux et violents. C'était vraiment curieux, j'avais l'impression que les gens se trompaient de combat»....

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