Remplis, vierges ou à peine commencés, nos carnets disent qui nous sommes

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«Le tiroir plein de carnets immaculés, c'est l'équivalent de la bibliothèque remplie de livres qu'on n'a jamais lus», selon Christine Ulivucci, psychanalyste transgénérationnelle. | Yulia

L'amour pour la papeterie nous pousse souvent à acheter toujours plus de carnets. Une fascination loin d'être dépourvue de sens.

La première fois[1] que j'ai volé dans un magasin, je devais être âgé d'environ 4 ans. L'objet de mon larcin était un bloc-notes orné de fleurs, que j'avais pris pour un catalogue gratuit, et que j'avais emporté avec moi, sans même faire sonner le système antivol de la boutique. J'ai l'impression d'avoir encore en tête le savon que m'avaient passé mes parents lorsque, quelques centaines de mètres plus loin, ils avaient réalisé que j'avais involontairement transgressé la loi.

Ma fascination pour les articles de papeterie remonte au plus jeune âge. Ado, le plaisir que me procurait l'achat de cahiers, d'agendas et de calepins était presque honteux: j'avais l'impression d'être le seul être humain de mon âge à nourrir une telle passion. Le seul garçon, en tout cas. Car si certaines de mes amies tenaient des journaux intimes ou entretenaient des correspondances passionnées sur du beau papier à lettres, mes semblables semblaient se désintéresser totalement de ce genre d'univers. Cela se voyait aussi dans leur façon de choisir et d'utiliser leur agenda scolaire: sans respect ni soin, comme s'il s'agissait d'un simple bidule permettant de noter ses devoirs.

Plus tard, j'ai réalisé que si les hommes semblaient toujours minoritaires en matière de consommation et d'utilisation de carnets, j'étais tout de même loin d'être le seul. Je me souviens de ce camarade de fac qui consacrait une page à chaque nouvelle personne croisée. Coordonnées, goûts culturels, moments mémorables passés ensemble: il rédigeait des fiches signalétiques teintées de poésie parce que, comme il disait, «la vie, c'est des rencontres». Je n'ai jamais eu le droit de voir la page qui m'était consacrée.

Je ne sais pas si c'est tout le monde

En me retournant, j'ai aussi pris conscience que mon amour du carnet et de la consignation me venait de mon père, qui liste depuis son adolescence les films vus, la date et le lieu du visionnage, et qui note dans ses agendas des tas de détails pas forcément utiles pour plus tard (score d'un match de tennis, considérations météorologiques). Un peu comme cet ami filmé par Vincent Delerm dans Je ne sais pas si c'est tout le monde, ce documentaire si précieux désormais disponible en VOD. Parce qu'il s'est toujours souvenu «des sensations, des moments», mais pas des dates, l'homme remplit depuis 1978 chaque page de son agenda avec de brefs souvenirs, comme le plus minimaliste des journaux intimes. «Au bout de quarante ans, t'as quarante carnets, donc quarante ans de vie», résume-t-il en parcourant devant la caméra l'un de de ses trésors à la couverture cuir.

«J'en possède une bonne centaine, et les deux tiers sont vierges, m'explique Diane, 39 ans, paysagiste. Il y en a un qui fait office d'ordinateur central, toujours dans mon sac à main, avec les informations essentielles à l'intérieur. Des adresses, des codes wifi, des idées de cadeaux pour mes proches... Je n'y écris pas forcément très bien car je l'utilise de façon spontanée, mais j'en prends soin et je sais toujours où il se trouve.»

Quant aux autres carnets de Diane, ils participent davantage à un gigantesque désordre organisé. «J'en commence tout le temps quand j'ai envie de me lancer un nouveau projet, quand un croquis me vient en tête, pour griffonner une liste de courses ou un numéro de téléphone dont je n'aurai besoin qu'une fois. Il y en a plein qui traînent sur mon bureau, sous la table du salon... et même un dans les toilettes, avec son petit crayon attaché par une ficelle.»

L'un des tiroirs du bureau de Diane est consacré aux carnets neufs. «Il y en a certains que je possède depuis des années, mais que je n'ose pas commencer. Ils sont trop jolis, trop précieux, c'est comme si j'avais peur de les souiller.» Résultat: au lieu de les utiliser, Diane préfère en acheter de nouveaux. «Certaines enseignes renouvellent leurs collections hyper souvent, comme les magasins Hema, par exemple. Leurs carnets sont souvent hyper jolis, résistants, et leur entrée de gamme n'est vraiment pas chère. C'est compliqué de résister...»

Se décrivant elle-même comme une «victime du capitalisme», Diane se dit prise au piège d'un cercle vicieux qui n'est pas près de se rompre: «Quand je rachète des carnets pour ne pas avoir à commencer ceux que je possède déjà et que je trouve trop beaux, j'en choisi des jolis, c'est normal. Mais quand je rentre chez moi, je n'ose pas les commencer. Et c'est reparti pour un tour...»...

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