Rapprocher les centres de détention américains des camps de concentration n'est pas un affront

Sociétés

Le mémorial de la Shoah aux États-Unis a tort de s'indigner de la comparaison: imposer un tabou garantit que nous n'apprendrons jamais ce que nous avons besoin de savoir.

Un musée financé avec des fonds fédéraux est en train d'ordonner à la population américaine de ne pas réfléchir. Le 24 juin dernier, le United States Holocaust Memorial Museum a enjoint au public de ne pas établir de comparaison entre son sujet, d'autres événements historiques et le présent, fustigeant de façon implicite la députée Alexandria Ocasio-Cortez pour avoir qualifié les camps de détention américains de «camps de concentration». Ce faisant, il a vidé de son sens la devise «plus jamais ça» et fourni un alibi moral à une politique américaine oppressive.

Pour nous, Américain·es, il est important d'étudier la Shoah pour en tirer des leçons morales. Nous avons le choix d'en déduire soit que nous avons toujours raison, soit que nous devons exercer notre sens critique pour nous juger nous-mêmes à la lumière du passé.

Indispensables analogies

À première vue, le rejet par le musée des «analogies entre la Shoah et d'autres événements» peut sembler une tentative louable d'affirmer le caractère sans précédent du massacre de masse des Juifs et Juives d'Europe. En réalité, il rend impossible la transmission du poids de cette atrocité et il nous dégage, en tant que nation, de toute obligation de faire notre autocritique.

Les analogies ne sont pas d'impénétrables manœuvres: c'est le mode de fonctionnement de notre pensée. Chaque fois que quelqu'un vous demande un conseil sur une situation qui dépasse votre expérience personnelle, ou chaque fois que vous êtes confronté·e à un choix qui ne vous est pas familier, votre esprit établit des analogies avec ce que vous connaissez. Puis vous posez des questions qui vous permettent de clarifier les traits communs et les différences. Au bout d'un moment, vous avez compris et vous pouvez agir.

«Plus jamais ça» n'est rien d'autre qu'une invocation de ce processus. Nous partons de ce que nous savons du présent et remontons jusqu'aux années 1930 et 1940. Une fois que nous avons compris quelque chose sur l'histoire de la Shoah, nous revenons vers le présent et voyons des éléments qui nous auraient autrement échappé. Si nous en remarquons un dangereux, il nous faut agir. Parce que faute de faire cet effort, «plus jamais ça» se transforme en son contraire: «Ça ne peut pas arriver ici.»

Un outil pédagogique de base consiste à demander à quelqu'un de s'imaginer dans la peau d'une autre personne –au hasard, dans celle d'une adolescente juive qui se cache à Amsterdam pendant la guerre. C'est une analogie historique invoquée des millions de fois, et qu'une enseignante ou un guide de musée a forcément utilisée au moins une fois aujourd'hui.

Interdire les analogies prive les futures générations de se représenter la Shoah. Si un enfant américain peut s'identifier à Anne Frank, il peut tout aussi bien se demander ce que ça fait aux enfants migrants d'être séparés de leurs parents. Interdire les analogies, c'est interdire d'apprendre et bannir l'empathie. C'est, hélas, exactement ce dont il est question.

La nouvelle politique du musée a un prix: notre héritage intellectuel et moral. Plusieurs des grand·es intellectuel·les du siècle dernier étaient des rescapé·es de la Shoah qui se sont demandé ce que l'Holocauste signifiait pour l'histoire et pour le présent. Si nous rejetons les analogies, nous jetons à la benne la poésie de Paul Celan, la philosophie d'Hannah Arendt, l'éthique d'Emmanuel Levinas, le journal de Victor Klemperer et les romans de Vasili Grossman.

Journaliste de l'Armée rouge, ce dernier nous a livré des témoignages cruciaux sur le camp d'extermination de Treblinka. Est-ce que lui aussi doit être blacklisté pour nous avoir laissé un récit émouvant de la famine stalinienne en Ukraine et pour avoir comparé les deux?

La pensée élevée de ces rescapé·es et d'autres n'est pas la seule à naître d'analogies historiques impliquant la Shoah. Pour le meilleur et pour le pire, la politique américaine en dépend également.

Les mouvements pour la justice sociale et les droits civiques comprenaient des personnes juives qui pensaient pouvoir appliquer les leçons de la Shoah à l'Amérique, et des Afro-Américain·es qui voyaient dans l'Holocauste un exemple de politique impérialiste.

La guerre froide a été conduite sur la base d'une analogie: les États-Unis ne devaient pas apaiser Staline comme l'Europe avait apaisé Hitler. C'est sur la même analogie que la guerre en Irak a été conduite.

Les analogies, qu'elles soient instructives ou trompeuses, sont tout autour de nous. Dans les conversations, si elles sont sujettes à modification face à des preuves, elles peuvent s'avérer instructives. Mais un monopole sur l'interprétation historique revendiqué par une seule institution est une marque d'autoritarisme. C'est là que nous mènent le United States Holocaust Memorial Museum et les autres instances cherchant à imposer des tabous; c'est là qu'une démocratie ne doit pas aller.

Première étape vers bien pire

Le concept n'est pas que nous devons tous et toutes être d'accord avec Ocasio-Cortez lorsqu'elle déclare que «les États-Unis gèrent des camps de concentration à notre frontière sud». Le but des comparaisons historiques n'est pas de trouver deux événements parfaitement identiques –ce n'est pas possible–, mais d'apprendre à repérer les signaux alarmants.

Après tout, combien d'Américain·es savent que parmi les actes de violence commis par les nazis figurait la déportation de personnes juives considérées comme des migrant·es clandestin·es? Souligner ce fait aujourd'hui, c'est avancer une analogie qui se suggère toute seule, une fois que l'on connaît les faits. C'est l'un des dangers que l'on court quand on frappe les analogies du stigmate du tabou: cela garantit que nous n'apprendrons jamais ce que nous avons besoin de savoir.

La politique américaine choisit aujourd'hui d'infliger des violences à des gens qui n'ont pas la citoyenneté américaine. Nous soumettons les sans-papiers à des procédures interdites par le droit international, en premier lieu la détention, et nous leur refusons des droits garantis par notre propre Constitution, comme une application régulière de la loi. Ces mauvais traitements attirent l'attention par eux-mêmes.

Au centre de détention pour migrant·es de McAllen, au Texas, le 11 juin 2019. | DHS / Office of the Inspector General / AFP

En termes historiques, ce qui est inquiétant, c'est que le retrait de la protection de l'État peut être la première étape vers quelque chose de bien pire. Nous pensons –à juste titre– que la Shoah était une tentative de débarrasser la planète du peuple juif en le massacrant. Lors de sa mise en place, l'une des premières étapes d'importance a été la stigmatisation et la déportation des Juifs et des Juives n'ayant pas la nationalité allemande.

Le soir du 28 octobre 1938, les SS ont rassemblé environ 17.000 Polonais·es de religion juive et les ont expulsé·es en Pologne. Souvent, toute la vie de ces gens était en Allemagne, notamment celle des enfants, qui se considéraient allemands.

Voyez la famille Grynszpan. Leur fils adolescent, Herschel, était à Paris lorsque sa sœur Berta et ses parents ont été déportés. Le 3 novembre, il a reçu une carte de Berta: «Tout est fini pour nous.» Peu de temps après, Herschel a tiré sur un diplomate allemand, qui en est mort. À Berlin, Goebbels s'est servi de cet événement comme prétexte pour organiser la nuit de Cristal.

Il peut sembler valoir la peine de se demander où nous nous situons, par rapport à un scénario où la stigmatisation, la séparation des familles et la déportation conduisent à ce genre d'escalade.

La Shoah n'a pu se produire que lorsque la protection de l'État a été retirée à la communauté juive. Les assassinats qu'elle a subis ont davantage à voir avec l'absence d'État qu'avec les camps de concentration.

Près de la moitié des personnes juives assassinées l'ont été au bord de fosses creusés à proximité de leur domicile. La grande majorité de ces gens n'avaient jamais vu un camp de concentration. Mais certains de leurs bourreaux oui, en tant que gardes.

Un camp de concentration est un lieu sans droit, et la SS était une institution qui existait au-delà de la loi, dans un monde plus ténébreux défini par l'idéologie raciale nazie. Les massacres de masse ont été possibles lorsqu'une institution ne répondant à aucune loi s'est mise à opérer dans la vaste zone de non-droit créée par l'Allemagne en Europe de l'Est.

Ce cas extrême enseigne une leçon à portée générale: l'État de droit doit prévaloir partout, et l'état d'exception être maintenu à un minimum absolu.


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