Pourquoi les restaurants nous manquent tant à l'ère du Covid-19

Sociétés

Le restaurant est important pour entretenir les relations de travail, maintenir les amitiés et en trouver des nouvelles. Surtout, c'est un lieu capital pour l'amour. | Louis Hansel @shotsoflouis via Unsplash

Ce lieu a été créé pour disposer d'un lieu de rendez-vous. À nous de faire en sorte de continuer à y aller sans nous mettre en danger.

Pour la première fois depuis deux siècles et quelques, nous avons vécu sans les restaurants.

Cela n'était jamais arrivé, même pas pendant les guerres –où il n'y avait souvent rien à boire ni à manger mais pendant lesquelles les établissements restaient ouverts quand même. Pendant ces longues semaines passées privé·es du loisir de sortir dîner et –pour moi qui suis restaurateur– sans pouvoir cuisiner et servir, je me suis posé des questions. Pourquoi les restaurants existent-ils? Pourquoi les avons-nous inventés? À quoi servent-ils, s'ils servent à quelque chose?

Il y a plusieurs légendes sur l'origine du restaurant tel qu'on l'entend aujourd'hui. D'après la plus connue, ils seraient nés avec la Révolution: les nobles avaient été privés de leurs biens –souvent de leur tête– et par conséquent les grands cuisiniers de cour se sont retrouvés au chômage. Ils étaient là, indigents, dans la rue, sans le sou: parfois très doués, ils ne doutaient pas de savoir confectionner quelque chose de bon. Leur problème était qu'ils ne savaient plus pour qui le faire. Ces cuisiniers devaient se trouver un nouveau public. En gros ils ont lancé comme des start-ups, un business qui n'existait pas auparavant, à savoir les restaurants modernes.

L'histoire est belle, mais elle n'est pas vraie.

Lieu de rendez-vous indispensable

Les restaurants ont été inventés à Paris, oui, mais peu avant la Révolution, et pour une raison très simple: parce qu'ils répondaient à un besoin, parce qu'ils étaient utiles, parce qu'ils rendaient service à des gens.

La bourgeoisie européenne, et notamment la bourgeoisie française, avait besoin d'un nouveau type de lieu, ouvert à tout le monde, ou presque, pas trop désagréable, ni nécessairement très coûteux, mais régi par des règles simples. Un lieu où l'on pourrait se rencontrer entre inconnu·es, se mêler à des gens que l'on n'avait jamais vus (dans un lieu considéré comme acceptable) devenait impérieux. Ce lieu, qui allait devenir le restaurant, se révèle toujours aussi important pour entretenir les relations de travail et mener toute sorte de commerce et négociation. Il se montre toujours aussi crucial pour maintenir les amitiés les plus légères et en trouver des nouvelles. Surtout, c'est un lieu capital pour l'amour.

Les restaurants ont été inventés pour celles et ceux qui avaient besoin d'un endroit où se donner rendez-vous afin de décider, le temps imparti d'un repas, si elles et ils avaient envie de faire l'amour après. Du temps où le dating n'avait pas encore été inventé, on disposait d'autres manières et d'autres techniques pour comprendre si deux personnes voulaient essayer de s'aimer ou pas.

(D'ailleurs, ça devait être une torture: des promenades dans des jardins en fleurs à 2 mètres de distance; se résigner à aimer quelqu'un·e parce que quand on ne peut pas faire autrement, on fait avec; des correspondances interminables avec des personnes que l'on n'a jamais vues en vrai, en se demandant quoi faire si on découvre qu'on n'aime pas son odeur… Ça vous rappelle quelque chose? Je sais.)

Solitude organisée

Le virus ne va pas changer ou bouleverser notre façon de nous asseoir autour d'une table payante. Je suis cuisinier et restaurateur, et quand vous étiez autour d'une table, jusqu'à il y a un peu plus de deux mois, je vous regardais. Je vous connais, et je connais un peu moi-même la position de client·e parce que quand je ne travaille pas, je suis moi aussi client. Le virus va accélérer des changements qui étaient déjà en cours.

Ce qui était déjà déjà en train de se produire, c'est notre cheminement quotidien vers la solitude. On travaillait déjà, chaque jour, à se retrouver toujours un peu plus seul·es. L'aspect le plus inquiétant dans notre réaction à la pandémie, c'est que finalement on s'en est sorti. Soyons honnêtes: on était prêt·es. Quasiment toutes nos maisons sont bâties pour ça, être seul·es; nos villes sont organisées pour ça; nos campagnes y compris; la chaîne de distribution et d'approvisionnement des objets que l'on désire est conçue pour qu'on les reçoive sans rencontrer personne, ou –à la limite– pour croiser quelqu'un·e que personne ne regarde ou à laquelle nous choisissons de ne pas faire attention.

Ce phénomène est relativement récent: nos grands-parents et nos arrière-grands-parents passaient quasiment toute la journée dehors. Ils mettaient une chaise devant la porte et il restaient là, dans la rue, en attendant que quelqu'un passe ou traverse la cour.

Nous ne vivons plus dehors, mais ne nous racontons pas d'histoires: nous avions déjà abandonné le projet bien avant le confinement. Vivre dehors au milieu des autres ne nous intéresse pas. Pire encore: souvent nous avons même peur de celles et ceux qui éprouvent spontanément le besoin de traîner dans un coin de rue sans aucune raison spécifique. La pandémie n'a rien à voir là-dedans, nous étions déjà devenu·es comme ça.

Nous avions appris le concept de «social distancing», et nous sommes en train d'apprendre à le pratiquer. Mais, je suis désolé, ce n'est pas une question de trigonométrie: il serait naïf de penser qu'on va s'en sortir en mesurant les centimètres et en installant des panneaux en plexiglas. Le véritable enjeu de cette histoire de la distanciation, et nous le réalisons jour après jour, c'est d'apprendre à être ensemble sans se gêner les un·es les autres ni se mettre réciproquement en danger.

Pour le faire, je trouve instructif d'aller voir ce qui se passe depuis deux siècles derrière les restaurants, c'est-à-dire dans les cuisines....

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