Pour prendre conscience du talent d'Aretha Franklin, il faut écouter «One Step Ahead»

Musique

Aretha Franklin le 6 décembre 2013 à la cérémonie nationale d'illumination de l'arbre de Noël, à la Maison-Blanche | Photo SAUL LOEB/AFP 

Depuis l’annonce de sa mort, les tubes de la chanteuse tournent en boucle. Superbes, certes, mais pas autant que «One Step Ahead», chanson qui résume parfaitement cette facette intimiste moins connue de la reine de la soul.

On pourra dire ce que l’on veut. Oui, Aretha Franklin savait ensorceler les foules, les faire danser. Oui, elle était une artiste militante, proche de Martin Luther King, à l’enterrement duquel elle a chanté en 1968. Oui, ses tubes Respect, Think, (You Make Me Feel Like A) Natural Woman ou encore Chain Of Fools sont ceux qui resteront avant tout dans les mémoires. De magnifiques titres, d’ailleurs. Mais peut-être qu’au-delà de tout cela, ou plutôt avant tout cela, ce qui reste le plus marquant chez la Reine de la soul, ce sont ses ballades, notamment celles de son début de carrière. Et parmi les nombreuses chansons de ce type qu'on trouve dans sa discographie, One Step Ahead reste très certainement la plus belle d’entre toutes.

Le calme avant la tempête

Ici, pas de rugissement, peu de gospel, pas d’arrangement mirobolant. C’est la simplicité qui prime. Mais attention, avec Aretha Franklin, la simplicité n’est déjà plus à la portée des autres chanteuses. Elle joue dans une autre catégorie, celle des Diana Ross, des Etta James ou des Nina Simone. Celles qui savent allier technique vocale et émotion à la perfection. One Step Ahead, écrite par Eddie Snyder et Charles Singleton, n’est pas accessible au commun des mortels, alors que la chanteuse ne force même pas. C’est ça, une grande interprète.

Lorsqu'Aretha Franklin sort ce single en 1966, cela fait dix ans qu’elle est signée par la maison de disques Columbia. L’année suivante, elle passera chez Atlantic, et sortira son album phare, I Never Loved A Man The Way I Love You, sur lequel figure, entre autres, l’hymne féministe Respect. «Le passage d’Aretha Franklin de Columbia vers Atlantic, donc de New York jusqu’aux studios sudistes du Muscle Shoals, c’est le symbole d’un changement dans la soul, explique Nicolas Rogès, auteur du livre Move On Up, La soul en 100 disques (Le Mot et le Reste, 2018). Les producteurs, notamment Jerry Wexler à Atlantic, se sont dit qu’il y avait une nouvelle forme de soul qui se développait dans le Sud, plus brute, plus proche de ce que les Noirs américains voulaient écouter. C’était l’époque de Martin Luther King, de Malcom X etc. La côté ballade d’Aretha Franklin se situe plutôt avant, du côté de sa carrière chez Columbia.»

La palette d’émotions

Justement, avant, c’est One Step Ahead. Il y a une émotion dingue dans ce morceau. Une simplicité qui, lorsqu’elle est alliée à une composition bien sentie, provoque immédiatement un potentiel tube. Pourtant, la chanson commence fort, avec des orchestrations de cordes lancinantes, basse, batterie, deux guitares, et ce qui semble être un Rhodes Fender bien planqué. À l’époque, Aretha Franklin a 24 ans, et dès qu’elle prend la parole, qu’elle entonne le premier couplet, cette dualité si particulière retentit. Les deux premiers mots, «I’m only», sonnent presque enfantins. Mais dès qu’elle dit «one step», la grande fille est lâchée. Celle qui a eu son premier enfant à l’âge de 13 ans, qui démarre sa carrière dans la foulée, qui aura un second fils à l’âge de 14 ans, celle dont le père, star du gospel, a aussi su manier la dualité entre païen et sacré, entre bigotisme et furie profane. Ces deux mots, c’est la chanteuse de ballades qui est en train d’exploser.

Très vite, elle redevient sensuelle en chantant «ahead of heartbreak» (face au chagrin d'amour), puis malicieuse sur «one step ahead of misery» (une longueur d'avance sur le malheur). Ensuite, elle laisse sa voix éclater un peu plus: «one step is all I have to take backwards» (un pas, c'est tout ce que je dois faire, en arrière). Et redevient lancinante: «to be the same old fool for you I used to be» (pour être la même idiote que j'ai été pour toi). Elle n’a pas prononcé quatre phrases que la palette d’émotions est déjà plus large que celle de n’importe quelle bimbo tentant de rentabiliser sa voix correcte...

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