Parent noir, enfant blanc ou notre trouble vision du métissage

Sociétés

L'effet provoqué par ce duo souligne la prégnance des questions raciales dans notre société.

«Mon fils, il est tout blanc. En plus, il a les cheveux raides. Je trouve que ça ne se voit pas du tout qu'il est métis, à part son nez: il a un petit nez de Black, mais uniquement si on y prête attention, expose Jessica, 32 ans, cheffe de projet dans l'industrie pharmaceutique. Mes nièces étaient des enfants blanches quand elles sont nées. Elles avaient foncé au bout d'un mois. Mais lui, les mois passent et j'ai compris assez vite qu'il allait rester blanc» –et qu'il n'arborerait pas les couleurs martiniquaises de son grand-père maternel, mais aurait une carnation plus proche de celle de son père, d'origine irlandaise, sans l'inconvénient de rougir autant au soleil.

Mike, 43 ans, chef de projet en informatique, vit une configuration familiale polychrome du même ordre. Lui est martiniquais et fait «partie des plus foncés» de sa famille; sa conjointe, métropolitaine, est blanche; leurs deux enfants sont très clairs. «Si Sandrine se balade avec son frère, les gens vont penser que ce sont leurs enfants.»

Cette situation n'est pas propre aux parents eux-mêmes métis.Oumou*, juriste de 31 ans, est noire, d'origine subsaharienne. Elle est mariée avec un Blanc. Leur fille Ava* a «la peau très blanche et les cheveux bouclés de son père».«J'ai l'impression parfois que c'est le bébé d'autrui quand je lui donne le sein et vois sa peau blanche contre la mienne», raconte-t-elle. Un contraste que l'on ne s'abstient pas de lui faire remarquer. «Encore hier, une amie que je n'avais pas vue depuis longtemps m'a dit: “Ah bah elle est blanche, ta fille!” Quand Ava avait trois semaines, l'infirmière l'a prise en faisant: “Oh, vous n'avez rien pris de votre mère...” J'étais un peu tristounette.»

Ces remarques, qui ont de quoi chagriner, sont la preuve de «la prégnance de l'idée de race comme principe d'organisation du monde social», avance Christian Poiret, maître de conférences en sociologie à l'Université Paris-Diderot et chercheur à l'unité de recherche «Migrations et Société» (Urmis).

Identité épidermique

Bien sûr, la mélancolie que peut susciter cette disparité physionomique entre parent et enfant traduit une envie familiale plutôt répandue: celle que l'enfant ait des traits similaires à ceux de ses ascendants.

Pour Jessica, qui supposait lorsqu'elle était enceinte que son enfant serait «plus foncé», avoir donné naissance à un petit blanc a été «un peu perturbant»: «Dans ma tête, quand j'imaginais mon fils, je pensais qu'il allait être métis et me ressembler plus.» Idem pour Mike: «J'aurais bien voulu que mes enfants aient une couleur de peau un peu plus mate.»

Un souhait parental d'autant plus pressant que «plus du tiers des immigrés et descendants d'immigrés d'Afrique subsaharienne ou originaires d'un DOM se définissent par la couleur de peau», apprend-on dans le volet «Les registres de l'identité. Les immigrés et leurs descendants face à l'identité nationale» de l'enquête «Trajectoires et origines» (2008, Insee-Ined) –en partie parce que c'est une caractéristique physique visible qui leur est souvent renvoyée avant toute autre chose.

«Le regard d'autrui me fait toujours dire: “T'es black”, c'est la couleur qui passe avant ton humanité», décrit Oumou. «On est dans une société qui voit la couleur de peau avant de voir l'individu», appuie la sociologue Marie-France Malonga, spécialiste des représentations des minorités, notamment visibles.

«La différence est constatée quand on se confronte aux autres, lorsqu'il y a des interactions sociales.»
Marie-France Malonga, sociologue

Les chiffres sont parlants: 32% des originaires des DOM disent qu'on leur parle souvent de leurs origines (sans forcément y apporter un jugement péjoratif) et 30% déclarent se sentir français·es mais qu'on ne les voit pas comme tel·les. Ces pourcentages sont respectivement de 38% et 24% pour leurs descendant·es, 51% et 31% pour les immigré·es d'Afrique sahélienne, 50% et 45% pour leurs descendant·es, 50% et 35% pour les immigré·es d'Afrique centrale et 43% et 34% pour leurs descendant·es. «C'est quand même une identité, une part de soi, abonde la jeune maman. Et je me dis qu'Ava n'a rien de moi, de mon identité culturelle.»

Reste que ces dissemblances apparentes, même si constatées fugacement avec parfois un brin de surprise ou de dépit, n'empêchent pas la construction du lien parent-enfant. «Là, c'est l'été, Liam a quand même pris un peu le soleil, ses petites jambes et ses petites mains ont bronzé parce qu'il est dehors, donc il est légèrement mat. Mais sa peau va rester comme ça. Les cheveux, on m'a dit que ça pouvait changer jusqu'à 18 mois... En fait, ça n'a aucune importance», souligne Jessica.

Oumou a beau admettre tricher et utiliser des filtres sur les photos qu'elle envoie de sa fille «pour la rendre plus foncée», Ava est «vraiment son petit bébé, son petit chat». C'est le signe, comme le relève Marie-France Malonga, que «la différence est constatée quand on se confronte aux autres, lorsqu'il y a des interactions sociales»: «Quand on est parent et quand on a un enfant d'une autre couleur que soi, ce n'est pas problématique en soi, ça l'est dans un certain contexte, à partir du moment où l'on sort de la sphère familiale.»

Échapper au stigmate

C'est bien le contexte social qui colorie cette filiation bigarrée. C'est d'ailleurs pour cela qu'un des frères de Mike s'est exclamé, lors de la naissance de leur neveu, «un petit blond aux yeux bleus, avec des cheveux bouclés»: «Il est sauvé!»

Comme le rappelle le sociologue Christian Poiret, «en Afrique subsaharienne comme aux Antilles françaises, il y a des formes de valorisation très forte de la blancheur –on parlera par exemple d'enfant “chapé en Martinique ou en Guadeloupe pour désigner un enfant très clair de peau qui a “échappé” au stigmate noir. Et cela se traduit notamment par des stratégies matrimoniales de blanchiment sur des générations». 

C'est le cas dans le roman Là où les chiens aboient par la queue d'Estelle-Sarah Bulle. «Tatar était un butor, qui savait à peine lire et compter, mais je voulais vraiment me marier avec lui parce qu'avec un tel peau chapé, on me respecterait», narre le personnage de Lucinde.

Ceci est inculqué aux enfants dès le plus jeune âge. Gaëlle Aminata Colin, étudiante en master de sociologie, qui s'est concentrée pour son mémoire de recherche sur les questions du métissage, et elle-même métisse, se souvient qu'à l'âge de 8-10 ans, elle ne voulait pas se marier avec une personne noire afin de ne pas avoir un enfant plus foncé qu'elle: «C'était rentré dans ma tête d'une manière ou d'une autre. En tant que métis, on est socialisés pour détester tout ce qui se rattache à une apparence noire.»

La poétesse afro-américaine Toi Derricotte dans Noire, la couleur de ma peau blanche, l'évoquait également: «Mon oncle m'a prévenue: “Ne ramène pas un de ces garçons noirs à la maison!”»

Cette valorisation des peaux plus claires peut se combiner à une haine de soi, qui, si elle n'est pas systématique ni toujours conscientisée et ensuite combattue, est pleinement incorporée. En témoigne la joaillière et instagrammeuse de 29 ans Adeline Rapon dans l'épisode du podcast Regard qui lui est consacré: «J'étais très triste de ne pas avoir hérité des cheveux de ma mère, qui sont blonds, lisses. [...] Je fuyais le soleil, je ne voulais pas bronzer. [...] Je ne me rendais pas compte que je cherchais à être blanche, [...] c'est quelque chose que je n'intellectualisais pas du tout. [...] Je n'aimais pas mon nez: quand tu le regardes de face, il est un peu épaté; je trouvais que c'était très moche, que ma bouche était très moche, que mes cheveux étaient très moches. Tous les marqueurs de ma propre négritude, je les trouvais très moches.»rait été mes petits bouts mais avec plus d'obstacles.»


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