Notre langage sur internet est plus riche qu'un Balzac

Sociétés

Ici, deux points d'exclamation valent mieux qu'un.

Alors que la révolution de l'écriture inclusive dans les articles de presse fait grincer des dents à plus d'un·e mécontent·e, une toute autre révolution est en marche dans notre langage. Celle qu'internet mène depuis plus de vingt ans, des tout premiers LOL aux émojis aubergines, et qui donne à la langue une inscoupçonnable richesse.

Le langage toutes langues confondues, quand il s'exprime sur le web, s'efforce de donner corps à l'écrit, c'est-à-dire de faire passer ce qu'un regard ou un geste aurait pu ponctuer en creux. Loin de s'être appauvri, ce langage virtuel recèle de trésors. C'est ce dont veut nous convaincre la linguiste Gretchen McCulloch dans son livre Because Internet: Understanding the New Rules of Language[Depuis internet: Les nouvelles règles de la langue].

Les signifiants émancipés

Sur le net tout va vite, y compris les (r)évolutions de langage. Ainsi sommes-nous passés de l'usage du point d'exclamation réservé aux occasions exceptionnelles à la démesure qui entoure désormais ce caractère, galvanisé par la littérature trumpiste (dont 60% des tweets contiennent un ou plusieurs points d'exclamation).

Plutôt que de s'offenser de cette fluidité en stricte grammarienne, Gretchen McCulloch l'exalte pour son aptitude à donner au langage une liberté que le formalisme académique ne permet pas.

Par exemple, en plus de sa version bidonnante, le célèbre LOL viendra désormais euphémiser un reproche («C'est maintenant que tu rentres LOL») ou souligner l'ironie («Je me suis levée à 13 heures», «t'es tombée du lit? LOL»). Les majuscules ne désignent plus la seule emphase provoquée par la joie, la colère ou la surprise («GÉNIAL»), mais signalent parfois un cynisme tranchant («Je redouble, GÉNIAL»). Deux points d'exclamation font valoir un enthousiasme distinct de celui que traduit le même signe de ponctuation dans sa version unique, le «merci!!» amicals'oppposant au professionnel «merci!» échangé sur Slack. Un emoji absurde (un singe) dédramatisera vos propos quand celui de la fille la main en l'air traduit un sarcasme –sans parler des connotations sexuelles attribuées aux aubergines, abricots et autres délices suggestifs.

S'il peut sembler paradoxal que la linguiste ait sous-titré son livre «règles du langage» tout en faisant l'éloge de son caractère libre et fluctuant, c'est parce que le langage d'internet a beau s'être affranchi des principes stricts, il n'est pas pour autant dénué de codes. Qui ne les maîtrise pas s'expose à l'aléatoire des mauvaises interprétations. Le point, par exemple, est chargé de connotations qu'un Voltaire n'aurait jamais soupçonnées;le «oui» se distingue désormais du «oui.» et séparer ses phrases par un point aura une tonalité bien plus formelle que d'aller à la ligne ou de découper son propos en plusieurs messages.

Il existe en fait un vocabulaire, constellé de private jokes et de mèmes, qui rendent le langage sur le web impénétrable pour les non-initié·es qui s'y essayent sans en posséder les codes. À la différence de la langue formelle, ces nouveux signifiants ne s'apprennent pas sur les bancs de l'école. Bien qu'émancipés, ils sont finalement plus discriminants qu'il n'y paraît.


Source : Notre langage sur internet est plus riche qu'un Balzac


Articles en Relation

Nos conversations sont orchestrées comme des œuvres musicales «mh», «ah» ou «voilà» font partie des formes les plus fréquemment produites par les locuteurs. | Christin Hume via Unsplash Parler du temps qu'il fai...
Le confinement mondial libère nos libidos en ligne Le Covid-19 aura décidément eu son lot de conséquences insoupçonnées. | Julio Tirado via Unsplash Les réseaux sociaux sont devenus, plus que jamais, ...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA