Nos conversations sont orchestrées comme des œuvres musicales

Sociétés

«mh», «ah» ou «voilà» font partie des formes les plus fréquemment produites par les locuteurs. | Christin Hume via Unsplash

Parler du temps qu'il fait ou de vos dernières vacances vous semble aisé? C'est pourtant une mécanique extraordinairement complexe.

Que l'on soit au travail, entre amis ou en famille, en face à face ou au téléphone, la conversation orale est au cœur de notre vie sociale. Si la communication écrite connaît un essor considérable à l'heure d'internet, des smartphones et des réseaux sociaux, la conversation orale reste le support privilégié de nos échanges interindividuels, dès les premières années de la vie, et dans toutes les sociétés humaines.

Sans fil conducteur établi d'avance, la conversation est souvent sa propre raison d'être: on parle pour parler, de la pluie et du beau temps, de tout et de rien. Dans bien des cas, l'objectif premier n'est pas tant d'échanger des informations que de nous engager dans ce mode particulier d'être avec autrui.

De récentes études réalisées sur des corpus de parole conversationnelle ont d'ailleurs fait apparaître la faible richesse de ces échanges sur le plan informationnel. Auriez-vous imaginé que «mh», «ah» ou «voilà» feraient partie des formes les plus fréquemment produites par les locuteurs et les locutrices? C'est l'un des multiples éléments montrant que la conversation fait souvent prévaloir la dimension interactionnelle du langage oral vis-à-vis de ce dont le langage peut nous permettre de parler.

L'orchestration d'une conversation est soumise à la manière dont nos énoncés sont agencés, et notamment au caractère linéaire de cet agencement. Chaque énoncé que nous produisons possède un début, un milieu et une fin, et notre interlocuteur ou notre interlocutrice doit traiter les différents éléments de l'énoncé au fur et à mesure que ces éléments lui parviennent. Les conversations sont ainsi organisées sous une forme qui reflète la structure du langage lui-même. Mais les recherches actuelles sur la parole conversationnelle nous amènent également à repousser les frontières du langage, telles que ces frontières ont pu être établies par la linguistique contemporaine depuis son avènement.

Par exemple, le son «mh» dont nous avons fait mention –et que l'on décrit techniquement comme une consonne nasale non relâchée– n'a pas été jusqu'à présent considéré par les phonologues comme faisant partie des consonnes du français. Cela est vrai aussi de ces sons bien particuliers que l'on appelle des clics, et que nous émettons souvent dans nos conversations en français, bien qu'on ne les fasse pas figurer dans notre système consonantique. Des travaux récents ont mis en évidence le rôle central de ces sons «à la marge du langage» dans nos interactions conversationnelles.

Une conversation se présente souvent comme un exercice de libre association pratiqué à deux ou à plusieurs. Son point d'aboutissement est rarement prévisible, et elle peut emprunter de nombreux détours inattendus. Il nous arrive d'ailleurs de revenir en arrière avec notre interlocuteur ou notre interlocutrice, afin de savoir «comment on en est arrivés à parler de ça». Mais derrière cette apparente liberté dans le déploiement de nos conversations se dissimule un système bien établi de règles de construction, et que chaque personne respecte sans l'avoir jamais appris de manière explicite. Les recherches menées sur la conversation aujourd'hui visent à mieux comprendre ce système de règles, à étudier de quelle manière il se met en place chez l'enfant, et à déterminer s'il présente des caractéristiques communes à toutes les langues humaines.

Des principes partagés: alternance et coopération

Tous nos échanges sont le résultat d'efforts de coopération visant à suivre une ligne commune afin de satisfaire certains objectifs. Qu'il s'agisse d'un bref échange de salutations ou d'une réelle conversation, nous obéissons pour ce faire à des règles et des principes qui fondent un réel système. Harvey Sacks et ses collègues ont mis en lumière l'organisation qui sous-tend l'alternance de parole. Une seule personne parle à la fois, selon le schéma ABABAB (A et B: les deux locuteurs). La durée des intervalles entre tours est minimisée (principe «no gap»), tout comme celle des chevauchements entre tours (principe «no overlap»).

Ce modèle rend compte des techniques d'allocation des tours et des lieux possibles de transition de parole. Un locuteur peut ainsi sélectionner le locuteur du tour suivant en lui adressant une question. Ce faisant, il exerce une contrainte sur son interlocuteur en l'enjoignant à répondre, comme en témoignent des remarques telles qu'«alors, je t'ai posé une question!» quand cette contrainte n'est pas satisfaite.

La réponse forme avec la question une paire adjacente: le premier élément de la paire appelle ou projette un type d'énoncé spécifique (le second élément). Ce pouvoir projectif qui s'exerce au sein des paires adjacentes renvoie à une organisation préférentielle selon laquelle, parmi les différentes suites pouvant être choisies par le locuteur B, il en est une que le locuteur A préfère aux autres. Par exemple, l'acceptation, plutôt que le refus, est la réponse préférée à une offre ou une invitation.

L'organisation préférentielle favorise la poursuite du discours et maximise la coopération en minimisant les conflits. Dans ces paires adjacentes, le deuxième élément prend nécessairement place après la fin du premier. De manière plus générale, le locuteur B prend le tour en des lieux bien précis dans le cours de la conversation, que l'on appelle des lieux de transition pertinents...

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