«Mon père m'a traitée de salope»: les adolescentes, victimes les plus fragiles du «revenge porn»

Sociétés

Selon le ministère de l'Intérieur, 2.839 plaintes ont été déposées en France en 2019 pour «atteinte à la vie privée par diffusion d'images à caractère sexuel». | Jonathan Borba via Pixabay

Par honte et par inhibition, de nombreux cas ne sont pas encore pris en considération par la justice.

«Mon copain m'a demandé de lui envoyer une vidéo où je me touchais. Pendant des semaines j'ai refusé, il insistait en disant que je ne l'aimais pas, que je n'avais pas confiance en lui.» En 2013, Iris* a 17 ans. Elle vit en Bretagne et son copain, qu'elle a rencontré via un jeu en ligne, habite à Paris. «J'ai fini par céder, mais je savais que ça allait mal se terminer.» Quand elle rompt avec lui quelques mois plus tard, il envoie la vidéo à ses ami·es. «Ils l'ont postée sur un groupe Facebook où tout le monde me connaissait, murmure la jeune fille. Certains ont gardé la vidéo, ils l'ont sûrement postée sur des sites porno. Ils menaçaient de tout balancer à mon père, ils appelaient sur notre téléphone fixe en espérant qu'il réponde.» 

Le revenge porn, ou «vengeance pornographique», a gagné une visibilité soudaine le 14 février dernier, à la suite de l'explosion de l'affaire Benjamin Griveaux. Piotr Pavlenski, activiste russe réfugié en France, diffuse plusieurs vidéos à caractère sexuel du candidat LREM pour les élections municipales à Paris, le conduisant à renoncer à sa campagne. Cette pratique existe pourtant depuis des années sur les réseaux sociaux –et les hommes politiques ne sont pas d'ordinaire les principaux concernés.

Comme Iris, 90% des victimes de revenge porn sont des femmes. Selon le ministère de l'Intérieur, 2.839 plaintes ont été déposées en France en 2019 pour «atteinte à la vie privée par diffusion d'images à caractère sexuel». Un chiffre en hausse de 10% par rapport à l'année précédente, qui inclut des victimes mineures encore au collège ou au lycée.

«En 2013, l'arrivée de Snapchat et de ses photos éphémères a faussement rassuré les ados, qui se sont dit qu'ils pouvaient envoyer un peu tout et n'importe quoi sur l'application», explique Nathalie Dupin, doctorante en sociologie et spécialiste des pratiques adolescentes sur internet. «À cet âge-là, ils cherchent leur identité, ils ont envie de tester, mais ils n'ont pas encore la maturité pour dire non.»

«Ils sont beaux tes seins, grosse salope!»

Camille, 13 ans, est en classe de 4e dans le Calvados. Un matin, un groupe de filles l'interpellent dans la cour de son collège: «Ils sont beaux tes seins, grosse salope!» Sur un téléphone, elles lui montrent une photo où l'on voit son visage et sa poitrine. Elle l'avait envoyée à son ex-petit copain, qui l'a ensuite postée sur le groupe de conversation Messenger privé de sa classe. «On est restés ensemble pendant trois semaines. C'était super précoce, pas du tout réfléchi, se souvient la jeune fille. Je l'ai quitté, et il a essayé de se venger par tous les moyens.»

«Il y a un côté un peu désinhibé chez certains garçons, qui ont découvert la sexualité par la pornographie et demandent aux filles de leur envoyer des nudes», analyse Nathalie Dupin. Selon elle, l'exposition au porno a aussi changé la manière de considérer son corps: «De nombreuses adolescentes acceptent d'envoyer des photos pour se rassurer, pour se convaincre qu'elles sont “normales”.» Et cela, sans se douter des conséquences: l'une des seules études sur le sujet, menée par le centre Hubertine Auclert, révèle que 30% des adolescent·es âgé·es entre 12 et 15 ans –dont 17% de filles–ont été confronté·es à des cyberviolences à caractère sexuel au cours de l'année 2016.

Emma* a 15 ans quand elle se sépare de son petit ami, avec qui elle est sortie pendant trois ans. «À la fin de notre relation, il a fait circuler des photos de moi nue», se souvient l'adolescente. En Seine-et-Marne, là où elle vit, les clichés font le tour de plusieurs lycées. Dans le bus, elle entend des filles qui les commentent, la traitent de «pute». Emma tente d'oublier l'humiliation, jusqu'au jour où elle reçoit des menaces d'un compte Instagram anonyme. «La personne me demandait d'envoyer d'autres photos de mon corps. Si je refusais, elle enverrait les photos prises par mon ex à tous mes abonnés Instagram.»

Harcelée et insultée quotidiennement, la jeune fille décide d'en parler à sa mère, et elle finit par déposer une plainte au commissariat. Quatre mois plus tard, la personne derrière le compte anonyme est identifiée par la police. «J'ai découvert que c'était un de mes très bons amis, que je connaissais depuis des années.» 

«Personne ne m'avait défendue»

Depuis le mois d'octobre 2016, une loi punit la diffusion d'écrits ou d'images intimes d'une personne sans son consentement. Selon l'article 226–2?1 du code pénal, les auteurs de revenge porn encourent jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 60.000 euros d'amende. Cent quatre-vingt-douze personnes ont été condamnées en 2018, comme l'a annoncé le ministère de la Justice en février. Le harceleur d'Emma, de son côté, n'a reçu qu'un rappel à la loi. «Je n'ai même pas été convoquée au tribunal», regrette-t-elle. Un an plus tard, elle avoue n'avoir toujours pas compris pourquoi un procès n'avait pas eu lieu.

«C'est le procureur qui décide du mode de poursuites», explique l'avocat pénaliste Éric Morain, qui a défendu une dizaine de victimes de cyberharcèlement. «L'infraction est bien inscrite dans le casier judiciaire de l'auteur, mais cela reste très insatisfaisant pour la victime, qui ne peut pas réclamer de dommages et intérêts.»...

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