Marc Dorcel, l’homme qui a mis le porno dans votre salon

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Tout l’été, nous vous proposerons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l’enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

Neuvième épisode: Marc Dorcel, qui a créé l’empire du film pornographique français en 1979, permettant aux Françaises et Français de stimuler leur sexualité de chez eux, sans gêne ni tabou.

Place des Vosges, à Paris. Le jeune Marc Herskovits prend un café avec un vieux copain, qui dépose sur un coin de table un tas de petites enveloppes et en sort chèques et liquide. Quand il lui demande d’où vient tout cet argent, son ami lâche: «De la vente de bouquins érotiques par correspondance». Ça en fait, du pognon. Alors Marc Herskovits décide de copier: il vendra des livres que l'on cache sous le manteau.

Nous sommes peu après mai 1968. L’homme gère la faillite de sa boîte de transports: trois camions qui tombent en ruine et qu’il n’a pas fini de payer. Une douzaine d’années plus tard, Marc Herskovits sera connu sous le nom de Marc Dorcel. Il deviendra l’homme le plus influent dans l’industrie du film porno français.

Le tournant dans la consommation de films X, c’est lui. Avant Marc Dorcel, mater du porno en France revenait à aller au cinéma ou à déballer une valise de matériel un peu foireux à la maison. Depuis, c’est appuyer sur le bouton de sa télécommande. D’instinct, il a compris qu’avec l’arrivée de la VHS dans les années 1980, les Françaises et Français n’iraient plus voir les films pornos dans les salles de cinéma, mais les regarderaient depuis leur salon, bien installés dans leur canapé.

Dorcel, c’est ce porno classe, un peu bourgeois, qui peut attirer le célibataire endurci, le père de famille respectable comme le couple stable, tant qu’ils assument l’envie de s’exciter devant des images; c’est le film du premier samedi du mois sur Canal+, dans les années 1990; c’est plus de 150 longs-métrages produits depuis la création de l’entreprise en 1979, dont dix-sept réalisés par Marc Dorcel lui-même. Aujourd’hui, Dorcel représente trente-sept millions de chiffres d’affaires par an, quatre-vingt-dix employées et employés, et une diffusion dans cinquante-six pays.

Le roi du porno est loin d’être un homme obsédé par le sexe. Il est un homme d’affaires avec une âme d’artiste, qui estime «avoir une libido tout à fait normale». En matière de sexe, la normalité n’existe pas, c’est entendu. Mais Dorcel n’en dira pas plus. S’il est obsédé par quelque chose, c’est par la volonté de casser l’image du pro du porno obnubilé par le sexe dans la vie privée. Il a simplement saisi les occasions qui s'offraient à lui, de la vente de livres érotiques à l’édition, puis à la réalisation de films pornographiques. «Qui a déjà imaginé, petit, qu’il ferait du porno sa carrière?, s’amuse-t-il. Pas moi en tout cas!»

Marc Dorcel a 80 ans, et n’en a pas décroché depuis la moitié de sa vie. Il a adoré apprendre à tourner sur le tas, et découvrir –comme pour des films conventionnels– toutes les techniques, tous les effets spéciaux possibles pour exciter Monsieur et Madame tout le monde.

Il a encore son propre bureau au siège de l’entreprise, dans le XVIIe arrondissement de Paris, où sont entassés tous les Hot d’Or et les Venus –l’équivalent des Césars dans le cinéma X– qu’il a remportés par dizaines. Marc Dorcel s’y rend toutes les semaines, quand ce n’est pas tous les jours; il y croise son fils Grégory, 44 ans, à la tête de l’empire Dorcel depuis le début des années 2000.

Marc et Grégory Dorcel à Paris, le 8 septembre 2009 | Lionel Bonaventure / AFP

De l'eau de rose à l'érotisme

Gamin, le futur Dorcel veut travailler dans les arts décoratifs ou le dessin industriel. Ses parents voudraient un métier plus terre-à-terre, grâce auquel leur fils gagnerait bien sa vie. Il loupe les inscriptions aux Beaux-Arts de Paris –où il a grandi– et se tourne alors vers «des petits boulots de merde». Il touche un peu à tout, mais rien ne lui va.

 

Marc Dorcel est embauché dans une entreprise qui fabrique et répare des machines à coudre professionnelles, avant de devenir son propre patron à 33 ans, en 1965. Sa boîte s’appelle les Transports Dorcel; elle a deux ou trois camions, qu’il met à disposition pour des chantiers. Restera le nom, Dorcel, adopté comme deuxième identité –une façon pour lui de séparer sa vie privée du travail.

Quand il s’engage dans la vente de livres par correspondance, personne n’y croit vraiment. Pas même sa fiancée: «Ça ne marchera jamais, ton truc.» Mais il y va, comme à son habitude, au culot, sans la moindre expérience.

«J’ai commencé à acheter des bouquins à l’eau de rose sur les quais de Seine», raconte-il. Il double sa mise à chaque vente. Petit à petit, les commandes grimpent. Le futur Dorcel achète ensuite des livres plus osés chez Régine Deforges, éditrice et romancière surnommée «la papesse de l’érotisme», et chez Jean-Jacques Pauvert, le premier à avoir publié les écrits du Marquis de Sade sous son vrai nom et édité Histoire d’O de Dominique Aury, grand livre érotique à succès des années 1950.

Dorcel commence à se faire un nom dans le réseau, publie des annonces dans deux ou trois magazines, histoire de se faire un peu de pub. C’est ainsi qu’un écrivain en herbe suisse le repère. «Il m’a amené un manuscrit, se souvient Marc Dorcel, et m’a dit: “J’ai écrit ça, j’ai fait lire à ma secrétaire et quelques amis, ils ont trouvé ça extraordinaire, d’un érotisme très fort, vous devriez le publier.”»

L’aspirant écrivain revient à la charge. Une fois, deux fois… Marc Dorcel se décide à lire l’ouvrage, Ursula –une histoire de jeunes Suédoises qui ne cessent de s’envoyer en l’air et à le publier. Il n’est relu que par un ami à lui, un médecin. «Il y avait peu de moyens, c’était artisanal», confie-t-il. Le succès est immédiat: 20.000 exemplaires sont vendus en moins de trois mois. Dorcel publie un autre livre, puis un autre, et devient finalement éditeur en 1972.

Passage à l'image

Il apprend à lutter contre la censure mise en place au nom de la loi du 16 juillet 1949 «sur les publications destinées à la jeunesse». Ses livres sont frappés d’interdiction. Dans les années 1960, cette littérature se lisait sous le manteau. Dix ans plus tard, les ventes se comptent en milliers, mais elles sont stoppées nettes après trois mois en librairie –la durée moyenne d’exploitation en libre accès avant la prononciation de l’interdiction. Dorcel résiste, du moins jusqu’à ce qu'il se rende compte, au milieu des années 1970, qu’il y a «moins d’engouement pour le texte». Il faut se diversifier.

«Ça se vend comme des petits pains, alors je me dis que je suis capable de faire aussi bien qu’eux, et je me lance.»

Marc Dorcel

Marc Dorcel repère alors des magazines dans les kiosques, des romans-photos érotiques qui racontent brièvement une histoire et montrent surtout des playmates dénudées. Toutes sont gribouillées au fusain au niveau des parties intimes. Il se renseigne. Les magazines arrivent des États-Unis par conteneurs; c’est en France qu’on leur assène des coups de crayon. Mais «ça se vend comme des petits pains, alors je me dis que je suis capable de faire aussi bien qu’eux, et je me lance», lâche-t-il.

Dorcel s'arme d’un décor, d’un photographe et de superbes actrices –qu’il recrute grâce au bouche-à-oreille, le monde de l’érotisme étant un petit milieu. Il trouve son public, qui apprécie selon lui ses magazines «pour leur qualité esthétique». Nouveau succès.

Quand il n’est pas dans ses bouquins et ses romans-photos, Dorcel est sur les bancs des tribunaux. Il cumule les condamnations pour «outrage aux bonnes mœurs». En tant qu’éditeur, «quand vous étiez condamné plus de trois fois, tous vos livres passaient par le dépôt préalable» –c’est-à-dire qu’il a besoin de l’autorisation du ministère de la Justice pour la publication de chaque nouvel ouvrage. Si la censure commence à s’apaiser avec l’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing à l'Élysée en 1974, Dorcel a pris l’habitude de bidouiller pour éviter cette étape: «Je changeais de nom d’éditions et de bureaux

C’est dans l’un de ses bureaux situé rue de Sèvres, en 1979, que Marc Dorcel rencontre un «type qui réparait du matériel audiovisuel, dont les premiers magnétoscopes qui arrivaient en France». À l’évidence fan des publications de l’éditeur, il lui lance: «Pourquoi vous ne feriez pas un film?» Dorcel se tâte, et tente le coup.

Il prend de nouveau un photographe, loue un décor, écrit un scénario, embauche deux actrices et un acteur –Marylin Jess, Isabelle Forestier et Piotr Stanislas. Il tourne trois jours pour un film de cinquante-trois minutes, qu’il jugera vite «merdique».

Le passage de la photo à la vidéo amène quelques soucis techniques: des images parfois un peu jaunes, rouges ou bleues, les plans ne sont pas toujours très fixes… Dorcel est un perfectionniste; il passe de laboratoire en laboratoire pour essayer de corriger les images.

Il décide malgré tout de commercialiser le film, histoire de tâter une potentielle clientèle. En quelques jours, 6.000 VHS sont vendues. «À 500 francs la cassette, c’était énorme», estime-t-il [à juste titre: le montant équivaut à 240 euros actuels]. En 1980, il devient producteur de film X, avec Jolies petites garces. Il se perfectionnera très vite, en enchaînant les tournages.


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