Los Angeles ne fait plus rêver

Sociétés

Dans la ville californienne, qui détient le record national du plus grand nombre de SDF, les étoiles ne brillent pas pour tout le monde.

À Los Angeles (États-Unis)

Il y a dans le ciel de Los Angeles une longue liste de rêves en attente. Les anonymes venus sur les trottoirs du Walk of Fame sont parfois élus, comme l'ont été en leur temps Ingrid Bergman, Phil Collins, Snoop Dogg ou Kermit la grenouille. Sous les pavés, l'adage «Go for it!».

Les wannabes cultivent ici le sens de la célébrité avec deadline à la clé, comme ces serveurs et serveuses éparpillées dans les bars de la ville qui se donnent jusqu'à plus ou moins 35 ans pour réussir dans la culture de leur choix –cinéma ou musique le plus souvent, à condition d'éclore pour bien crever l'écran.

En attendant le film, la série ou le concert révélateur d'un avantage, on regarde les parcours de quelques rêveurs et rêveuses ayant réussi. George Clooney a décroché le carton made in Hollywood à 33 ans, grâce à la série Urgences. Monica Bellucci est devenue célèbre à 29 ans avec le frissonnant Dracula de Coppola, et Christophe Waltz était encore inconnu du grand public à l'âge de 53 ans, lorsque Quentin Tarantino lui proposa de jouer un officier SS dans Inglourious Basterds.

«Tu sais, je vais quitter mon job et partir à Los Angeles. Je veux travailler dans le cinéma et ici, je ne trouve pas ce que je veux. Alors voilà, je pars dans trois mois», dit un jour à Lucile la bloggeuse son chéri américain, déçu par les mystères de Paris.

Chemins de la réussite

Ici, les routes sont larges et les pubs affluent. Il fait souvent chaud et beau, ou peut-être l'inverse, avec de décembre à février une moyenne de 15°C et des incendies environnants de plus en plus impressionnants, comme un amer avant-goût du réchauffement climatique. Le 12 octobre dernier, un vaste brasier près de la ville obligeait ainsi, au-delà de ses deux victimes, plus de 100.000 personnes à fuir les flammes.

Les amoureux des quatre saisons en seront pour leurs frais, mais les amateurs solaires du violoniste Ray Chen auront au moins pu l'entendre cet été interpréter Vivaldi comme personne avant lui.

Dans la foulée, on peut marcher léger, délaissant les vagues électro pour quelques cocottes funky, comme dans un bon vieux «Holiday» de Madonna, la chanteuse la plus riche du monde d'avant la dématérialisation de la culture, à rechercher désespérément sur la longue avenue de Melrose les chemins de sa réussite, voyageant en street art comme dans une BD, à regarder la mode et les allures du jour.

D'autres passeront encore du côté de Melrose, Malibu ou de Santa Monica pour bosser comme on peut en attendant les sunlights, écrire un blog ou danser dans l'élan du rêve californien.

À la croisée des chemins, sur le Santa Monica Boulevard. | Jack Finnigan via Unsplash


La ville elle-même est le fruit d'un rêve, puisqu'elle fut un village espagnol appelé «cité des anges» en 1781, bien avant d'être la seconde ville la plus peuplée des États-Unis après New York.

Sortir le soir donc, sentir le vent de l'océan comme on entend l'orage de «Riders on the Storm» initié par les Doors, puis entrer au 1OAK, histoire d'y voir, qui sait, Katy Perry ou Leonardo DiCaprio danser au creux du commun des mortels.

Sortir encore et découvrir que, par un jumelage doux comme tout entre Sète et Los Angeles, quatorze artistes sétois viendront exposer dans la ville étoilée entre le 6 et 10 novembre prochains.

Et toujours ce rêve à l'horizon, comme si le risque d'un tremblement de terre façon Big One, via la faille de San Andreas, permettait de vivre au plus près du désir, en mode ego trip ou carpe diem.

Flingue dans la boîte à gants

Si les jeunes rêveurs de L.A. ne parviennent pas toujours à tenir leurs objectifs artistiques, ils assurent qu'ils rebondiront ailleurs et autrement pour gagner leur vie, comme si l'essentiel était de toujours s'adapter. «Tomber sept fois, se relever huit», dit le haïku.

Échouer sur cette rive des États-Unis n'est pas un problème, pourvu que l'on se relève lucide et fort des leçons du passé, et surtout que l'on reste calme et civilisé au volant, en laissant passer l'ambulance un flingue dans la boîte à gants.

Los Angeles n'échappe pas à la culture ancestrale armurière. La ville voisine de Las Vegas a d'ailleurs été l'objet d'un massacre par un tireur isolé, à l'occasion d'un concert devant l'hôtel Mandalay Bay au soir du 1er octobre 2017, tuant 59 personnes et en blessant 500 autres.

Dans un rapport sur la mortalité aux États-Unis, le Centre fédéral de contrôle et de prévention des maladies (CDC) recensait 36.252 morts par arme à feu en 2015.

S'il s'agit souvent de suicides (plus de 22.000), l'étude faisait également état de 12.979 homicides; 489 décès étaient accidentels et près de 500 morts faisaient suite à des interventions policières. Parmi les victimes d'homicides par arme à feu, 248 avaient moins de 14 ans et 4.140 avaient entre 15 et 24 ans.

Les westerns bien virils et autres polars hollywoodiens où l'on se dégomme en deux temps, trois mouvements, au premier comme au second degré, en ont encore du plomb dans l'aile. Tomber sept fois, se relever huit?

Qu'en pense Eric Garcetti, le maire démocrate et confiant de la ville? «Los Angeles est la cité de la seconde chance, l'endroit où tout le monde peut réussir», promet-il.

Ne le dites pas aux SDF de Los Angeles. Eux ne se relèvent que rarement; beaucoup s'installent durablement dans une pauvreté bien réelle –un peu comme dans le morceau «Under the Bridge» des Red Hot Chili Peppers, qui fait explicitement référence aux nombreux sans-abri vivant regroupés sous un pont du centre-ville.

Trottoirs parsemés de tentes

Tout le monde n'est pas Emily Zamourka, dont l'histoire est pourtant jolie comme un conte de fées: celle d'une femme SDF âgée de 52 ans, ancienne professeur de musique immigrée de Russie en 1992 pour tenter sa chance aux États-Unis, chantant fin septembre dans le métro de Los Angeles «O mio babbino caro» («Oh mon petit papa chéri»), extrait d'un opéra du compositeur italien Puccini. Un policier local passant par là filma la scène et la posta sur Twitter. Contagion émotionnelle oblige, bienheureuse pour une fois, la vidéo dépassa le million de vues en quelques jours, avant qu'une cagnotte en ligne ne soit créée pour aider la chanteuse à vivre sous un toit.

L'histoire est aussi singulière que cette exception, qui confirme la règle. Le nombre de SDF dans le comté de Los Angeles, comptant environ 10 millions d'habitants, a augmenté de 12% en 2018 par rapport à l'année précédente. Plus de 59.000 personnes y dorment chaque nuit dans la rue, les véhicules en tout genre et les hébergements d'urgence.

Comme si des murs invisibles s'érigeaient d'eux-mêmes, Los Angeles intra-muros, qui compte environ 4 millions d'habitants, détient même le record national du plus grand nombre de personnes homeless: plus de 36.000, en croissance de 16% par rapport à l'an passé.

Avec l'augmentation quasiment cocaïnée du prix au mètre carré depuis la crise des subprimes en 2007, et alors que les salaires ne suivent décidément pas, les trottoirs du centre-ville ont vu les tentes pulluler à quelques encablures des étoiles du Walk of Fame.

Pire, et plus kafkaïen encore, il n'est pas rare à Los Angeles de travailler et de devoir dormir dans son véhicule, après une séparation ou une expulsion –qui advient par insolvabilité du locataire ou parce que le propriétaire engage des travaux pour maximiser le grisbi de sa location.

Les quelques associations solidaires ne parviennent plus à sauver de la misère ces personnes dont les conditions sont plurielles: femmes et hommes seuls, parents célibataires, couples avec ou sans enfants, familles avec leurs grands-parents.

Sur les quelque 59.000 SDF du comté de L.A., 16.500 vivraient dans une voiture, une camionnette ou un camping-car. On se souvient alors du film 8 Mile, dans lequel le rappeur blanc Eminem vivait dans une caravane avec sa mère et sa petite sœur sur une route du Michigan à Detroit, pourtant fort éloignée de Los Angeles. Et bien que les couleurs de peau se mélangent dans la misère de L.A., on se demande bien quelle réussite, individuelle ou collective, pourrait rendre à cette ville les couleurs de son rêve originel.


Source : Los Angeles ne fait plus rêver


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