Lettre à un parent en «continuité pédagogique»

Sociétés

Tout ce qui fait lien entre l'élève et l'enseignant, l'élève et le groupe classe est essentiel. | Annie Spratt via Unsplash

Tu es un bon prof, tu es mon seul repère et tu permets à ton enfant de garder le lien avec sa classe, son enseignant, son école.

Crois-moi, je sais. Je sais que ce qu'on te demande n'est pas ton boulot, que l'on n'est pas fait pour enseigner à ses enfants, que tu n'as pas signé pour ça. Je sais que chaque enfant connaît par cœur son texte pour attendrir, culpabiliser ou pousser à bout ses parents et gagner du temps d'attention, de jeu ou d'écran... Je sais que dans ces moments-là, tu me maudis.

Moi l'instit qui pond des plans de travail pour des enfants de 4 ans, qui envoie des mails de deux pages, qui t'écris trois fois par jour pour te demander si tu es soignant, si tu as un ordinateur ou si tu peux passer à l'école à 16h30 pile pour que je te donne des photocopies. Tu me maudis. Soit. C'est de bonne guerre. En revanche, je sais aussi que ce que tu es en train de faire avec tes enfants, même pour trois jours, même si c'est conflictuel, même si tu penses que c'est maladroit, c'est essentiel et je t'en remercie.

Les parents ont eu des résultats que je n'avais jamais atteints en classe

D'abord, tu n'es pas un si mauvais prof que ça. L'étude de Romain Delès et Filippo Pirone, sociologues à l'Université de Bordeaux publiée dans Les Cahiers pédagogiques montre que, quel que soit le milieu social, les parents se sont énormément investis dans l'école à la maison pendant le premier confinement: ils ont consacré beaucoup de temps au tutorat de leurs enfants et à la communication avec les enseignants, trois heures et treize minutes par jour pour les parents des classes populaires, trois heures et sept minutes pour les classes supérieures, deux heures et cinquante-huit minutes pour les parents enseignants.

L'abandon scolaire a finalement été moindre pendant le premier confinement par rapport à ce que les sociologues craignaient, et ce, malgré une impréparation problématique: absence de matériel à prêter pour les familles qui n'en ont pas, saturation des serveurs de l'Éducation nationale, manque d'accompagnement et de formation des professeurs. La même étude montre que même les experts ont été mis en difficulté: 24% des parents enseignants se sont sentis perdus face aux contenus proposés par les profs de leurs enfants.

Mon expérience de classe n'a pas, bien sûr, de valeur universelle, mais elle peut au moins témoigner d'un horizon possible: la grande majorité de mes élèves a dépassé mes attentes au retour en classe. En toute sincérité, j'ai été bluffée par leurs progrès. Rares étaient les enfants qui avaient pu travailler quotidiennement: petit frère ou sœur d'élèves d'élémentaire, collège ou lycée, ils étaient souvent les derniers dont on pouvait s'occuper ou à qui il restait un écran pour regarder les vidéos de la maîtresse et venir en classe virtuelle.

Mais le tutorat rapproché a fait des merveilles pour certaines compétences comme l'écriture ou la reconnaissance des lettres. Guidés par mes tutoriels vidéo, les parents ont obtenu des résultats que je n'avais jamais atteints seule en classe. Que les séances de travail soient espacées dans le temps, qu'elles soient courtes, qu'elles aient lieu le week-end ou le soir après le télétravail, elles ont préservé l'essentiel: la mémoire des acquis, la confiance en soi, le lien avec l'école que l'on va retrouver et à laquelle il faudra bien se réadapter.

Tu n'es donc pas un si mauvais prof, j'ajoute que tu es mon unique repère. Enseigner à distance, c'est enseigner dans le noir. En classe, le cerveau de l'enseignant est en permanence à l'affût des indices de motivation et d'apprentissage dans le comportement de chaque élève: son regard, son entrain à se mettre au travail, son envie de faire seul ou ses questions incessantes, le temps qu'il met à accomplir une tâche... Tout cela guide l'enseignant pour reformuler une consigne ambigüe, proposer une activité différente, passer par le jeu, par le corps, expliquer grâce à une histoire, utiliser une marionnette... Dois-je complexifier ou au contraire changer de stratégie?...

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