Les viols d'enfants dans le milieu sportif, des histoires d'emprise et d'omerta

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«Je me suis tu pendant quarante-deux ans, je pensais que je ne pourrais jamais dire cela à quelqu'un.» | Quinton Coetzee via Unsplash

Nous publions les bonnes feuilles de «L'entraîneur et l'enfant», une enquête du journaliste Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac. Il y livre notamment le témoignage du footballeur Paul Stewart, violé par son entraîneur dès l'âge de 10 ans.

La maison de Paul Stewart est aussi belle que celles des magazines. Sur les hauteurs de Blackpool, la station balnéaire du nord de Manchester, la demeure de cet ancien footballeur professionnel est l'une des plus imposantes. C'est une grande bâtisse en briques rouges de trois étages construite au début du siècle dernier, le lierre y grimpe sagement autour des bow-windows, le heurtoir en laiton de la porte d'entrée étincelle et, devant la haie de buis taillée de frais, une énorme Range Rover noire attend. Paul Stewart est un footballeur qui a réussi.

Paul Stewart a accepté de me recevoir pour me raconter son histoire. Ensemble, nous avons prévu trois rencontres étalées sur trois jours. Je mesure ma chance, car parmi les footballeurs qui ont parlé, il est le plus connu, celui qui a eu la carrière la plus brillante. Paul a été sélectionné en équipe nationale, en 1992 il a été le footballeur dont le transfert était le plus cher du football britannique et quand il jouait pour Tottenham, c'est lui qui a marqué le but de la victoire le soir de la finale de la Coupe d'Angleterre devant les yeux du prince Charles et de Lady D.

Je sonne à la porte. Il m'ouvre, il plante ses yeux bleu très clair dans les miens et sourit, «Bienvenue». 1 mètre 85, 100 kilos, il a beau avoir dépassé la cinquantaine depuis longtemps, l'ancien champion reste impressionnant. Nous traversons la maison lentement. La grande bâtisse est vide et silencieuse. Ses trois enfants n'y vivent plus, sa femme s'est absentée pour l'après-midi. Nous entrons dans une véranda donnant sur un grand jardin. Un immense canapé de cuir blanc fait face aux baies vitrées. Il s'assoit. Paul Stewart a le visage d'un boxeur fatigué, le menton est volontaire mais l'alcool et la drogue ont épaissi ses joues et ses paupières comme autant de coups de poing. «Par quoi voulez-vous qu'on commence?» me demande-t-il. Paul Stewart a été violé par son entraîneur, Frank Roper, de l'âge de 10 ans à l'âge de 15 ans.

Je lui demande pourquoi il s'est décidé à parler. «Je me suis tu pendant quarante-deux ans, je pensais que je ne pourrais jamais dire cela à quelqu'un. Mais oui, je me souviens très bien de cette journée. C'était un matin, je buvais mon café devant mon ordinateur et je suis tombé sur un article sur Internet, une histoire de footballeur qui s'appelait Andy Woodward. Je ne le connaissais pas personnellement parce que c'était un joueur qui jouait dans de plus petites divisions que moi, mais le nom d'un type, Barry Bennell, me disait quelque chose. Je m'en souvenais parce que, quand j'étais jeune, mon père avait eu une altercation avec lui au bord d'un terrain. Et puis j'ai lu l'article, et là, c'était comme si je lisais l'histoire de ma propre vie avec le nom de quelqu'un d'autre.»

J'ai apporté l'exemplaire du Guardian de ce jour-là. Je le lui tends. Il lit d'abord en silence et puis à voix haute. «J'étais terrorisé parce qu'il avait tout pouvoir sur moi. À ce moment-là j'étais coincé de tous côtés, il me violait même lorsque ma sœur était dans la maison.» Ses yeux parcourent l'article de long en large. «Si je l'énervais d'une façon ou d'une autre, il pouvait m'exclure de l'équipe. À tout moment, il pouvait me dire: tu vas partir, tu vas disparaître et ton rêve ne se réalisera jamais. J'étais terrorisé parce qu'il avait un pouvoir total sur moi.»

Il me regarde. «C'était exactement comme lorsque mes frères étaient dans la maison et qu'il était avec moi dans la chambre. Tout ce que je lis était comme ce que j'avais ressenti. Et même les conséquences que ça a eues sur ma vie plus tard, l'alcool, la drogue et la façon que j'avais de m'autodétruire. Cet article résonnait en moi si vous voulez, ça m'a touché profondément. Je me suis senti obligé de parler. Et je savais qu'en parlant ça allait faire beaucoup de bruit et je ne savais pas si j'étais prêt pour ça. Il était 9 heures du matin et j'avais une pleine journée de boulot ce jour-là. Je n'ai pas arrêté d'y penser toute la journée. Je n'avais jamais rien dit ni à ma femme, ni à mes parents, ni à mes enfants. Jamais. Plus le temps passait, plus je me disais que s'il avait eu le courage de parler, moi aussi je devais l'avoir. Le soir, nous devions aller au restaurant avec mon beau-frère et ma belle-sœur à Manchester. J'ai bien fait attention à ne boire que du jus de fruit pour avoir la tête claire et c'était drôle parce que, je ne sais pas pourquoi, tout le monde rigolait ce jour-là dans la voiture, alors que moi je pouvais à peine respirer. Nous nous sommes assis à la table du restaurant et là j'ai dit: “Écoutez, j'ai lu un article dans la presse aujourd'hui à propos d'un footballeur qui a été abusé quand il était petit garçon. Je vais parler de mon histoire à la presse moi aussi, parce qu'il m'est arrivé la même chose.” Ils m'ont regardé ébahis, mais ils sont restés très calmes. Personne ne m'a demandé ce qui m'était arrivé en détail ou quoi que ce soit. Ils m'ont juste dit que j'étais très courageux et qu'ils me soutiendraient.»

Je lui demande s'il imaginait à ce moment-là la suite des événements. «Non, je n'aurais jamais pu croire ce qui allait arriver en l'espace de quelques jours… ou plutôt de quelques heures après que j'ai décidé de parler à la presse.»

[...]

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