Les parents ne feront jamais le bon choix

Sociétés

Les parents qui cherchent à bien élever leurs enfants en lisant la littérature scientifique peuvent se trouver désemparés tant les recommandations sont souvent contradictoires.

D'aucuns pensent que devenir parent consiste d’abord à ne pas dormir la nuit, à nettoyer de douces petites fesses malodorantes, et à sombrer dans l’ivresse de l’entêtant parfum d’un crâne chauve. C’est une erreur. Devenir parent, c’est d’abord devoir faire des choix, nombreux, et invariablement cornéliens: Accoucher avec ou sans péridurale? Allaiter au sein ou au biberon? Lui donner le nom de sa mère, de son père ou les deux?  La liste est infinie. Comment décider? Comment donner «le meilleur» à son enfant (sans y perdre au passage la raison)? La réponse est-elle dans les livres? Sur les forums? Chez le médecin? Il faut dire que la puériculture n’y met pas vraiment du sien tant ses revirements permanents et péremptoires condamnent les parents à une éternelle ignorance. À la fin du mois d’octobre, une recommandation de pédiatres américains, encore inédite en France, prônant le partage de la chambre entre parents et bébé jusqu’à l’âge d’un an a laissé stupéfaits toute une génération de parents biberonnée au tabou psychanalytique de la chambre parentale.

Les meilleures recettes de la puériculture

Il suffit de se retourner sur nos pas pour contempler l’inconstance des recommandations de la puériculture. Dans leur ouvrage devenu célèbre Comment accommoder les bébés, la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval et l’ethnologue Suzanne Lallemand recensent de nombreux exemples savoureux, propres à montrer l’incroyable capacité des bébés à survivre aux lubies de leur temps. Apprenons ainsi qu’en 1939, on interdisait aux femmes allaitantes de consommer de l’ail, de l’oignon, des asperges et du chou mais qu’on autorisait (voire encourageait) la consommation de bière jusqu’à un litre par jour, sans soupçonner alors les risques d’une telle consommation d’alcool. De même, du début du XXe siècle jusqu’aux années 1970, les médecins préconisaient une diète absolue du nouveau-né pendant 24 à 48 heures, le privant des bienfaits du colostrum riche en anticorps et l’exposant à d’importants risques d’hypoglycémie. Entre 1947 et 1966, la durée de l’allaitement maternel recommandée a été réduite de 16 mois à seulement 3 mois, un allaitement d’au moins 6 mois étant recommandé de nos jours.

De son côté, le début de la diversification alimentaire est passée de 8 mois en 1938, à seulement 2 mois et demi en 1975 avant d’être à nouveau reculée dans les années 1990 dans l’espoir de minimiser les allergies alimentaires et de se stabiliser actuellement entre 4 et 6 mois après que les scientifiques ont découvert qu’une exposition pas trop tardive aux allergènes potentiels était plus sécuritaire. Les autrices s’amusent également à retracer la «carrière» du jaune d’œuf, paradigme de l’aliment polémique: en 1936, il était vu comme un poison et ne devait être proposé qu’après 18 mois, puis peu à peu l’œuf dur a été introduit dans les menus des enfants de 10 mois (1954), de 4 mois (1965), et enfin de 3 mois et demi (1979). Le blanc d’œuf ayant toutefois fait l’objet d’une méfiance plus tenace en raison d’une collusion malheureuse entre l’albumine qu’il contient et celle qu’on craignait de retrouver dans les urines.

Ainsi, la liste est infinie, rien n’y échappe: habillement, toilette, sorties, jeux, sommeil, la puériculture a un avis sur tout! Et pour cause, car cela correspond précisément à la mission civilisatrice qu’elle s’est fixée. Dès 1969, le sociologue Luc Boltanski a analysé dans son ouvrage Prime éducation et morale de classe la naissance et le développement de la puériculture à la fin du XIXe siècle. Née de la volonté des pouvoirs publics de lutter contre la mortalité infantile dont l’ampleur vient d’être révélée par la généralisation de l’usage des statistiques, la puériculture s’est donnée comme objectif de substituer aux savoirs ancestraux transmis de mères en filles, les savoirs établis par la science. L’intention était louable, mais les conséquences n’en ont pas moins été celles d’une colonisation culturelle, car pour asseoir la nouvelle autorité des savoirs scientifiques, il fallut diaboliser celui des grands-mères, et plus encore ceux des catégories populaires. Parmi les pratiques discutées, celle de savoir si le bébé devait ou non partager le lit ou la chambre de ses parents a longtemps été tranchée en faveur d’une interdiction, mêlant normes sociales, impératifs moraux, et éléments scientifiques...

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