Les enfants maltraités, victimes silencieuses du confinement

France

Le dimanche 29 mars, un enfant de 6 ans est mort après avoir été frappé par son père. | Kelly Sikkema via Unsplash 

Alors que les signalements affluent, les professionnel·les de la protection de l'enfance redoutent une flambée des violences dans les prochains jours.

Les enfants martyrisés vivent derrière des portes fermées. De l'autre côté du palier, au fond du couloir, à l'étage du dessous... Souvent invisibles, on les entend parfois. Ils n'ont ni feu ni lieu, excepté le dehors. Leur foyer est éteint, glacé.

Depuis le 17 mars 2020, la France se confine pour cause de coronavirus. Le monde de chacun s'est ratatiné entre les quatre murs de l'appartement, de la maison. Et pour les enfants victimes de leurs parents, l'horizon s'est fracassé. Impossible de sortir, de fuir quelques heures. Il n'y a plus d'école, plus de collège, plus de lycée.

«La violence ne peut aller que crescendo»

«Ces enfants n'ont pas de respiration à l'extérieur, s'inquiète Fabienne Quiriau, directrice générale de la CNAPE, fédération nationale des associations de la protection de l'enfance. Cette promiscuité dans la durée leur fait courir un risque très important.» Un constat que partage également Tal Piterbraut-Merx, chercheuse en philosophie qui étudie les rapports de domination intrafamiliaux. «D'un point de vue juridique, la famille a des droits très élargis sur l'enfant, expose-t-elle. Ce qui permet d'atténuer la domination des parents se sont les différentes sphères dans lesquelles l'enfant peut évoluer. L'école en est une. Plus on multiplie ces sphères de vie, plus on lui offre la possibilité de demander de l'aide à d'autres adultes... Le confinement restreint toute la vie de l'enfant à la sphère familiale.»

Une période qui a des airs de bombe à retardement pour les professionnel·les de la protection de l'enfance. «La violence ne peut aller que crescendo, prévient Didier Comte, directeur général de l'Association départementale de la sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence du Puy-de-Dôme. Habituellement, quand on sent que la situation est explosive au sein d'une famille, on décide d'organiser une sortie pour les enfants, une journée de pêche, un pique-nique... En parallèle, on discute avec les parents.» Des moments de décompression incompatibles avec les règles du confinement.

De nouvelles violences à craindre

Dimanche 29 mars, un enfant de 6 ans est mort des coups portés par son père. Sordide annonce qui rappelle à tout le monde que le Covid-19 ne tue pas seulement des malades. Des violences étouffées sont à l'œuvre au sein des familles, à l'encontre de mineur·es ou de jeunes majeur·es. Dans le silence des chambres, des terreurs naissent, se renforcent, grandissent. «J'ai peur, je dors la porte fermée à double tour», tremble Lucille*, 18 ans, bloquée chez sa mère et son beau-père, qui télétravaillent, pour leur avoir rendu visite juste avant la promulgation du confinement.

Dans sa jeunesse, cette étudiante a été victime de violences physiques et psychologiques de la part de sa mère. «Elle a même tenté de me tuer à l'arme blanche lorsque j'étais adolescente. Alors je me demande ce qui pourrait arriver avec ce confinement. Depuis quelques jours, je ne descends plus au salon et je saute des repas pour éviter de la croiser. Mon frère, qui a 9 ans, fait la même chose. Je n'ose même plus aller aux toilettes...»

Laurie*, 16 ans, redoute quant à elle d'être victime de violences. Elle est actuellement confinée avec ses deux parents au chômage partiel et son petit frère de 13 ans. «Mes parents me traitent depuis toujours d'incapable, de “sous-merde”... Depuis quelques jours, leurs paroles deviennent de plus en plus violentes. Pour le moment, ils ne m'ont jamais frappée. Mais mon père avoue désormais qu'il en a envie. J'ai vraiment peur.»

Les professionnel·les sont actuellement très préoccupé·es par le déclenchement de nouveaux comportements violents au sein des familles. «Je crains un passage à l'acte car il n'y a plus de soupape de décompression comme peuvent l'être les sorties, les amis, le sport», s'inquiète Marie Danet, psychologue qui participe à une étude sur les conséquences du confinement sur le développement socio-émotionnel des enfants. Une inquiétude partagée par Martine Brousse, présidente de l'association La Voix de l'enfant, œuvrant pour la protection de l'enfance: «Dans certaines familles qui ne présentent aucun risque de violence, des comportements maltraitants peuvent apparaître à cause du confinement.»

«Le confinement fait ressurgir des idées noires»

Pour Julie*, 16 ans, lycéenne en première dont les deux parents ne travaillent pas durant le confinement, le quotidien tourne également au cauchemar. «Le plus difficile est de ne pas pouvoir fuir mes parents qui me maltraitent psychologiquement, en me rabaissant et m'humiliant constamment. Ils m'ont toujours fait comprendre que je n'étais pas désirée. J'ai fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, pour anorexie ou tentative de suicide. J'étais bien là-bas, sans eux. Avec le confinement c'est pire que tout, être bloquée avec mes parents 24 heures sur 24. Ne pas voir mon copain. Ils me privent de téléphone, d'ordinateur. J'ai de la haine envers eux. Il y a deux jours, j'ai eu envie de me scarifier. Je ne supporte plus cette atmosphère. Le confinement fait ressurgir des idées noires...» Rien d'étonnant pour Tal Piterbraut-Merx: «C'est un moment de remontée d'angoisses, y compris de souvenirs traumatiques.»

Car si le confinement peut mener à des violences physiques au sein de la famille, il exacerbe également les violences psychologiques. Tou·tes les mineur·es ou jeunes majeur·es dont nous avons pu récolter les témoignages relatent brimades et autres humiliations quotidiennes, qui les plongent dans un état de grande détresse. Pour Zoé*, 16 ans, victime de violences physiques et sexuelles, les remontrances sont quotidiennes: «Tu vas redoubler», «tu es trop grosse», «pourquoi tu ne fais pas du sport», «tu as vu ton ventre», etc.

«Si habituellement, il y a déjà un contrôle strict et angoissant de l'alimentation et du poids des jeunes filles avec une tendance au dénigrement de la part de certains parents, en période de confinement, alors que les repas rythment plus que jamais les journées, la crainte liée à l'impossibilité de se dépenser exacerbe ces comportements», explique Marie Danet. Un dénigrement corporel qui touche particulièrement les jeunes filles et qui entraîne des troubles psychologiques comme la dépression ou la perte de confiance en soi...

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