Le vélo peut-il (re)devenir vraiment populaire?

Sociétés
«Le vélo, comme n'importe quel bien d'équipement, se diffuse progressivement dans toutes les couches de la société.» | David Marcu via Unsplash
 

Aujourd'hui, les déplacements cyclables concernent davantage les CSP+. Ça n'a pas toujours été le cas, et les freins pour que les catégories populaires se remettent en selle sont surmontables.

Avec le déconfinement, la France s'est remise en selle. Pour tout le pays, mai 2020 est synonyme de bond de fréquentation des pistes cyclables par rapport à mai 2019.

Après les grèves, puis les programmes des élections municipales, la crise sanitaire, à l'aide notamment de «coronapistes» temporaires, a contribué à faire du vélo un mode de déplacement plus tendance et populaire. Des nouveaux comportements cyclables qui ont toutes les chances de passer à la vitesse supérieure.

Cycle vertueux

«Très souvent, il suffit d'une première expérience pour se rendre compte de tous les avantages de ce mode de transport, lever les a priori qui l'entourent et l'adopter, si cette expérience a été réalisée dans de bonnes conditions et s'est avérée positive», indique Anaïs Rocci, sociologue à la direction exécutive de la prospective et de la recherche à l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), dont la thèse de doctorat portait sur les freins et leviers à la réduction de l'usage de la voiture.

Il y a aussi un «effet de nombre», appuie sa collègue ingénieure Élodie Barbier Trauchessec, animatrice mobilités émergentes au service transports et mobilité: «Plus il y a de cyclistes, moins la pratique est dangereuse, parce que plus celle-ci augmente, plus les cyclistes sont visibles et plus les automobilistes apprennent à intégrer cette donnée dans leur conduite» –ce qui a l'avantage d'atténuer la crainte de circuler à bicyclette.

Un cycle vertueux qu'a incarné il y a quelques années le vélo en libre-service, lequel, en rendant plus visible la pratique du vélo en ville, l'a légitimée et a contribué à son essor.

Si le vélo est donc en bonne voie de courir les rues comme les pistes dédiées, il n'est toutefois pas populaire dans tous les sens du terme. Son usage est à ce jour majoritaire parmi les CSP+, ce que révèlent de nombreuses enquêtes. L'étude «Impact économique et potentiel de développement des usages du vélo en France», dont les résultats ont été rendus publics en avril 2020, emploie l'expression de «fracture sociale».

Pourtant, soutient l'urbaniste et économiste des transports Frédéric Héran, auteur de l'ouvrage Le retour de la bicyclette - Une histoire des déplacements urbains en Europe, de 1817 à 2050, «on ne peut pas dire que le vélo est uniquement utilisé par les bobos et que les classes populaires n'en font jamais, certainement pas». Seulement, elles l'utilisent à leur façon, à coup notamment de tuning sur les deux-roues ou de figures de voltige.

Si l'on fait exception des coursiers (souvent exploités), «le vélo “populaire”, ce n'est pas le vélo avec lequel on se déplace, c'est le vélo de loisirs», glisse Élodie Barbier Trauchessec. Pour preuve, «neuf Français sur dix ont fait du vélo loisirs au cours de leur vie, et près d'un sur deux (49%) l'a déjà utilisé pour des déplacements quotidiens», relève une enquête du Club des villes et territoires cyclables (CVTC).

Or, de la même façon que les catégories populaires ont déjà enfourché massivement le vélo de manière utilitaire par le passé, elles peuvent aussi prendre le virage (si tant est qu'il soit aménagé) du déplacement cyclable dans les années à venir.

Tout-à-vélo égalitaire

Si à sa naissance à la fin du XIXe siècle, le vélo était «un bien de luxe», détaille Frédéric Héran –il coûtait l'équivalent de 7.000 euros, soit «presque aussi cher qu'une voiture aujourd'hui»–, son prix d'achat s'est vite effondré en raison de sa production en masse: «Entre 1895 et 1935, le prix a été divisé par dix en termes de salaire horaire nécessaire pour en acheter un.»

Résultat: le vélo est devenu accessible aux classes populaires, qui n'ont pas hésité à l'utiliser. «On allait à vélo à l'usine, aux champs, au bureau… Une petite partie de la France est même partie en vacances à bicyclette en 1936, et tous les commerces de proximité avaient leur triporteur. On faisait tout à vélo, à l'époque», poursuit le spécialiste des transports.


Des vacancièr·es patientent pour l'enregistrement de leurs bicyclettes dans le hall de la gare de Lyon à Paris, au mois d'août 1938. | AFP

Au point que «des embouteillages de cyclistes se forment aux heures d'entrée et de sortie des usines et des bureaux», lit-on dans Le retour de la bicyclette, et que les cyclistes imposent leur vitesse aux automobilistes, excepté dans les quartiers bourgeois de la capitale.

La voiture a certes entre temps connu un certain essor, mais il faudra attendre l'après-Seconde Guerre mondiale pour que ses prix baissent, avec la production en masse de petits modèles.

Elle reste en attendant un bien pour les classes les plus fortunées, tandis que dans les années 1930, le vélo est un moyen de locomotion plus égalitaire, «symbole de liberté de mouvement, constitutif de l'identité ouvrière», précise Frédéric Héran dans son ouvrage.

Motorisation à marche forcée

Si la pratique du vélo a été divisée par six entre 1950 et 1975 en France, c'est entre autres à cause de l'augmentation du trafic automobile et des aménagements réalisés en faveur de ce mode de transport.

«La voiture était un marqueur d'ascension sociale, un signe ostentatoire à l'échelle du monde ouvrier –aujourd'hui encore, dans beaucoup de ménages d'origine populaire, c'est l'objet détenu le plus cher, remarque Noël Jouenne, auteur des Notes sur le vélo et la bicyclette - Regard ethnologique sur une pratique culturelle. À Toulouse, dans les années 1950, les gens allaient travailler à l'usine à vélo, mais ils aspiraient à avoir une voiture. L'idée, c'était d'avoir un vélo pour faire des économies et s'acheter une voiture.»

Le vélo a également été «ringardisé» parce qu'il s'est fait supplanter par le deux-roues motorisé, pointe Frédéric Héran: «Pour vendre le Solex, le slogan, c'était “la bicyclette qui roule toute seule”.»...

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