Le téléphone rose à l'écoute des confinés

Sociétés

«J'ai l'impression d'être le lien social qu'ils n'ont plus.» | Andrea Davis via Unsplash

Les opératrices des lignes érotiques, qui recueillent fantasmes et angoisses sur fond de pandémie, revendiquent leur utilité sociale.

Le téléphone rose s'accommode bien du confinement. La majorité de ses opératrices et opérateurs exercent en télétravail et reçoivent sur une ligne dédiée depuis leur domicile les appels d'hommes (et de quelques femmes) à la recherche d'un échange érotique.

En temps de pandémie de Covid-19, leur activité ressemble à une fenêtre ouverte sur l'intimité d'une partie des Français confinés.

Besoin de partage

Si certains habitués vivant en couple ont déserté, des nouveaux et des curieux font leur apparition dans le champ des conversations téléphoniques.

Léa, du site Le téléphone rose de Marie Lou, continue de recevoir des appels d'hommes mariés qui s'isolent dans leur garage, le temps d'entendre leur scénario sexuel préféré. «C'est pour eux un dialogue récréatif momentané, qui leur permet d'évacuer la pression qu'ils vivent durant ce confinement inhabituel et angoissant», explique-t-elle.

Mais l'hôtesse de téléphone rose parle surtout à de nombreux hommes seuls et se perçoit, encore plus que d'habitude, comme une confidente. «J'ai l'impression d'être le lien social qu'ils n'ont plus. Il y a un besoin de partage. Beaucoup de leur anxiété s'échappe sur moi. Une partie d'entre eux parlent carrément du médecin ou du thérapeute qu'ils ne voient plus parce qu'ils ont peur de consulter, ou encore de leur traitement médicamenteux. En temps normal, je n'ai pas du tout ça», constate-t-elle.

Il y a ceux qui craignent de perdre leur travail, les entrepreneurs qui redoutent de mettre la clé sous la porte, d'autres qui souffrent de l'isolement ou d'être enfermés dans de petits appartements. «J'ai aussi beaucoup d'agriculteurs et d'artisans qui m'appellent parce qu'ils sont très inquiets en ce qui concerne la maladie et leur situation économique», ajoute Léa.

Un homme exerçant dans le monde du spectacle évoque son avenir incertain; un autre a peur pour sa femme, qui travaille dans le domaine de la santé et a été exposée au virus.

L'hôtesse, qui fait plus d'heures en ce moment, remarque que le confinement alimente certains fantasmes: «La grande mode dans ce que j'entends, c'est la voisine confinée seule qui vient frapper à la porte parce qu'elle a super envie de sexe.» Certaines femmes appellent aussi, pour tromper la solitude ou assouvir des fantasmes sexuels.

Chaleur humaine

Les usages du téléphone rose ont en quelque sorte épousé la temporalité de l'actualité. Selon les différentes plateformes contactées, les appels ont reculé au début du confinement, à la fin mars. Mais les préoccupations personnelles des appelants étaient centrales dans la discussion.

«Les quinze premiers jours, les conversations tournaient très peu autour du sexe. On a servi de psychanalystes. On était là pour les rassurer», raconte Sophie, gérante de la plateforme Sexotel. L'effet de sidération passé, le nombre d'appels est remonté au fil des semaines, et ceux-ci continuent de se faire l'écho des angoisses individuelles.

Babeth, l'une des opératrices du site, qui travaille dans le téléphone rose depuis 2006, confirme: «Dimanche dernier, j'ai discuté pendant vingt minutes avec un homme qui a attrapé le virus. En ce moment, on parle d'abord du Covid, du confinement, et ensuite de sexe. Tout le monde se demande ce qu'on va devenir.» 

Elle n'a pas relevé de demandes de scénarios sexuels liés à la situation, mais plutôt des envies d'évasion, avec des histoires érotiques à la plage ou à la campagne. Un besoin de tendresse, d'être entendu, sans jugement.

Babeth assure que cette recherche d'un mélange de «chaleur humaine» et d'empathie existait avant le confinement. «Il y a parfois un côté “S.O.S. Amitié” qui n'a pas changé», reconnaît-elle.

Elle-même s'est toujours sentie utile dans son métier et apprécie redonner le sourire aux personnes qu'elle a au bout du fil. «On a une qualité d'écoute que beaucoup de personnes n'ont pas. Je pars du principe que j'aide les gens et je trouve ça beau, ce qu'on fait. J'en ai la larme à l'œil», confie-t-elle d'une voix enveloppante.

Une récente coupure inopinée de certains numéros surtaxés a d'ailleurs suscité des inquiétudes. «Un homme veuf à qui je parle depuis des années m'a dit avoir passé une journée entière sur internet pour retrouver mon numéro. J'ai reçu énormément de mails des clients qui ne parvenaient pas à nous joindre», assure Sophie.

Souffrance affective

Raphaël, le gérant du cabinet Aux coquineries de Lison, indique que son volume d'appels a augmenté au mois d'avril par rapport à l'année dernière. Son entreprise rassemble plusieurs lignes gérées par des hôtesses, et lui-même s'occupe de l'animation gay sur un numéro spécial.

«Pour ceux qui ont l'habitude de faire beaucoup de rencontres, le manque de contact est dur», avance-t-il. Toutes orientations sexuelles confondues, il note que les clients célibataires s'inquiètent du futur du dating, dans l'après-confinement: «Ils se disent qu'il va être compliqué de rencontrer quelqu'un dans ce contexte.»

Pour Coraline Delebarre, psychologue et sexologue à Paris et à l'hôpital André-Grégoire de Montreuil, le confinement a ceci de particulier qu'il ravive certaines difficultés d'existence liées à l'endroit où l'on vit, à l'isolement, aux inégalités et aux vulnérabilités sociales –un ensemble de facteurs qui agissent sur notre santé mentale.

«Il y a des gens qui souffrent terriblement. En sachant qu'on est des êtres sociaux et qu'on a des besoins affectifs, ne pas y accéder peut causer de grands tourments», expose-t-elle.

«Le téléphone a cette fonction particulière, liée à l'anonymat et à la distance, qui laisse une grande part à l'imaginaire et au fantasme, mais qui peut aussi permettre la confidence, là où on pourrait avoir plus de difficultés à formuler un mal-être en face à face, poursuit la spécialiste. Les psychologues sont des professionnels de l'écoute, mais on peut se sentir écouté dans d'autres espaces. Ce peut être un outil.»

La sexologue souligne en outre que la dimension psychologique d'écoute et de soutien fait déjà partie de l'expérience de beaucoup de travailleurs et travailleuses du sexe...

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