Le succès des théories anti-vaccins repose sur leur discours

Sociétés

Une docteure en géopolitique décrypte les racines idéologiques des opposants et opposantes françaises à la vaccination obligatoire. Agnès Buzyn et Emmanuel Macron entendront-ils le message?

C’est un passionnant travail médical et politique de décryptage. À commencer par celui des écrits du Pr Henri Joyeux –un médecin plus qu’atypique devenu un puissant vaccino-sceptique aujourd’hui poursuivi par l’Ordre national des médecins français. En mai 2015, ce cancérologue de Montpellier lançait une pétition-pamphlet intitulée «Vaccin obligatoire: les Français piégés par la loi et les laboratoires!». Dans ce pamphlet adressé à Marisol Touraine, alors ministre de la Santé, cet ancien président (2001-2013) de l’association Familles de France dénonçait (non sans raison) une situation de pénurie imposant en pratique aux parents d’immuniser leurs enfants avec un vaccin hexavalent (protégeant contre six maladies infectieuses) quand les obligations vaccinales ne comportaient que trois valences: diphtérie-tétanos-poliomyélite.

La commercialisation du «DTPolio» avait en effet été stoppée depuis 2008, ce vaccin étant alors remplacé par un vaccin tétravalent (diphtérie-tétanos-poliomyélite-coqueluche) ayant fait l’objet de ruptures de stocks à compter de septembre 2014. Un imbroglio pharmaceutique qui contraignait les parents ne souhaitant administrer que les vaccins obligatoires à leurs enfants à utiliser des spécialités pharmaceutiques comprenant trois autres valences pour lesquelles la vaccination n’était pas de rigueur. Une incohérence exploitée par le Pr Joyeux:

«Le résultat est que les parents ont le choix entre: laisser leur enfant sans couverture vaccinale et s'exposer, en plus des risques médicaux, aux poursuites pénales prévues par la loi ainsi qu'à des menaces d'exclusion des crèches, écoles, et autres services publics; ou alors: vacciner leur enfant avec un vaccin hexavalent DTPolio-Hib-Coqueluche-Hépatite B, l'Infanrix Hexa, le seul qui ne souffre d'aucune pénurie.

Le problème est que l'Infanrix Hexa: contient de l'aluminium et du formaldéhyde, deux substances dangereuses voire très dangereuses pour l'humain et en particulier le nourrisson, pouvant notamment provoquer une grave maladie, la myofasciite à macrophages; contient le vaccin contre l'hépatite B soupçonné d'un lien avec la sclérose en plaque; et coûte jusqu'à sept fois plus que les autres vaccins.

En outre, vacciner les enfants contre six maladies graves d'un coup est en soi un geste médical risqué, qui peut déclencher une réaction immunitaire incontrôlée (choc anaphylactique), ainsi qu'augmenter le risque de maladie auto-immune sur le long terme. Des centaines de milliers d'enfants sont concernés, et de nombreux accidents inutiles pourraient avoir lieu du fait de cette situation.»

Situation anxiogène

Marisol Touraine n’aura jamais répondu au Pr Joyeux. Saura-t-on un jour pourquoi? En un mois cet appel était crédité de près de 700.000 signatures (plus d’1,1 million aujourd’hui). «J’ai voulu comprendre ce succès, ce qui exige d’analyser la stratégie de communication utilisée par ce médecin», explique aujourd’hui Lucie Guimier, docteure en géopolitique (Institut français de géopolitique, Université Paris-VIII). Son travail est disponible dans le dernier rapport annuel de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Midiluves), dont voici un extrait:

«Le ton anxiogène de cette pétition –“Tout cela n’est qu’une histoire de gros sous, avec des manœuvres sournoises pour exploiter les craintes légitimes des patients mal informés”– a surtout suscité des sentiments d’hostilité vis-à-vis des vaccinations, en n’apportant pas de solution à cette pénurie. À l’aide d’un logiciel d’analyse lexicométrique, j’ai exploré plusieurs textes se rapportant à cette pétition, rédigés par les soins d’Henri Joyeux1. Au total, 12.804 mots ont été considérés et triés selon leur rang d’utilisation et leur nombre d’occurrences.

«D’autres notions récurrentes, plus connotées, ponctuent les assertions de l’émetteur: risque-s, maladie-es, cancer, dangereux»

En excluant la ponctuation et les mots dont la fonction syntaxique n’apporte guère de valeur sémantique, je n’ai retenu que les termes utilisés dix fois ou plus dans les textes choisis. Cette analyse sémiologique fait d’abord ressortir un vocabulaire médical: vaccin-s, vacciner, vaccination, santé, médicament-s, immunitaire, prévention. D’autres notions récurrentes, plus connotées, ponctuent les assertions de l’émetteur: risque-s, maladie-es, cancer, dangereux. Elles créent une situation anxiogène contre laquelle le locuteur utilise des termes d’action: pour, contre, pétition, faire, lettre, recherche.

Henri Joyeux renforce sa posture d’expert en rappelant à vingt reprises son statut de professeur. Il positionne ensuite ses adversaires: laboratoires, autorités, ministre. Son discours s’adresse principalement à des familles: enfant-s, parents, nourrissons. Enfin, l’utilisation des termes aluminium et adjuvants fait référence à la controverse récente sur les adjuvants aluminiques, de plus en plus prégnante dans le débat public, et dont Henri Joyeux se saisit.»

Culpabilisation des mères

Pour Lucie Guimier, aucun doute n’est permis. Ce schéma argumentatif est selon elle «un condensé de ce que l’on retrouve traditionnellement dans les manifestes anti-vaccins». Et l’émetteur, le plus souvent issu du corps médical (ce qui renforce son autorité) jouit d’une emprise d’autant plus importante qu’il est «un dissident parmi les siens». Du type: ancien cadre de laboratoires pharmaceutiques, prescription de thérapies alternatives lui ayant valu d’être rayé du Conseil de l’ordre des médecins, ou toute autre attitude dissidente.

«Dans ses textes, Henri Joyeux s’adresse davantage aux femmes (vingt fois) qu’aux hommes (douze fois). Le choix de cibler son message vers un public féminin n’est pas neutre. Il est en effet admis qu’en matière de santé, les décisions prises pour les enfants incombent majoritairement aux mères […] En prêtant attention à la forme des discours anti-vaccins au cours de mes recherches, j’ai remarqué plusieurs constantes. Aux “victimes” auxquelles s’adressent les messages, les locuteurs opposent les responsables désignés, qui sont traditionnellement les laboratoires et les autorités politiques, qui forment ensemble un vaste système sourd aux revendications citoyennes et n’étant animé que par le profit.

On persuade ensuite la mère que son enfant court des risques et l’on use de notions anxiogènes pour l’effrayer ou la culpabiliser. Le contenu des manifestes est en revanche fonction du système de valeurs dont dépend l’émetteur et auquel il veut faire adhérer son récepteur. De là, selon les sensibilités du public visé, le discours est ponctué, à des degrés divers, de références écologistes ou de théories du complot imputant des intentions meurtrières aux compagnies pharmaceutiques et à l’État qui organise les vaccinations –sur la base d’un fantasme de régulation de la population mondiale– et peignant le vaccin tantôt comme un sérum inutile, tantôt comme un dangereux poison. Parfois, ces arguments s’entremêlent.»


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