Le self-care ne se réduit pas à «Netflix & chill»

Santé
«L'intérieur est une extension de soi, qu'on va vouloir parfaire, créer à son image» | Anthony Tran via Unsplash
 

Le self-care n'a rien d'une mode éphémère. Ces derniers temps, il prend une nouvelle forme, impulsé par des initiatives qui en font bien plus qu'une simple tendance.

Audre Lorde parlait du self-care comme d'un acte politique radical. La poétesse noire américaine, qui était féministe et lesbienne, en donnait sa propre définition, alors même qu'elle se battait contre un cancer pour la deuxième fois: «Prendre soin de soi est un moyen de vous préserver dans un monde hostile à votre identité, à votre communauté et à votre mode de vie.»

Tel que l'écrivaine l'envisageait à l'époque, le self-care visait avant tout à conserver une bonne santé mentale en tant que personne minorisée. Aujourd'hui, ce terme popularisé par les médias et les réseaux sociaux a pris un autre tournant.

Pour Julie, le self-care est une notion à la fois «mentale et physique». Trentenaire, cette consultante l'envisage ainsi: «Pour moi, ça veut dire bien manger ou faire beaucoup de sport parce que ça me fait me sentir bien. C'est important de ne pas faire ce je ne veux pas faire. J'ai besoin de prendre soin de moi et de ceux qui me font du bien. Je ne me préoccupe des autres qu'au minimum. C'est une forme d'égoïsme assumé.»

Dans un monde qui nous demande une attention importante et constante, se recentrer sur soi-même est une manière de «libérer de l'espace mental», comme nous l'explique Adamaéva, 25 ans, ingénieure d'application clinique. «Ça passe aussi bien par le fait de déconnecter mon téléphone par moments, que par le fait de ne pas parler à ma famille ou mes amis. Le but est de m'éloigner de la négativité, mais aussi de profiter de moi-même. Ça peut consister à lire, aller au sport, regarder mes séries ou même voyager seule. Le lieu importe peu, il faut juste que je m'y sente bien, mais chez moi par exemple, j'aime créer un espace cocooning dédié.»

Si dans l'inconscient collectif, le self-care est souvent associé à des actes comme allumer une bougie, prendre un bain, ou se faire un masque, c'est parce qu'il relève avant tout d'une recherche d'intériorisation volontaire, qui prend ses racines dans un cocon familier: la maison.

Quand Mona Chollet écrivait Chez soi en 2015, le sujet ne résonnait pas autant qu'aujourd'hui, et pourtant, sa réflexion était en avance sur son temps. Dans une interview donnée à Libération, la journaliste et essayiste racontait qu'elle tirait «un grand plaisir» à rester chez elle, ce qui n'était pas toujours bien vu:

«Cela me fait du bien et j'en ai besoin. Mais j'ai remarqué que c'est souvent mal perçu. Si vous dites que vous avez des vacances et que vous ne partez pas en voyage, personne ne vous comprend. Les gens sont très vite un peu ­ironiques et condescendants. Le goût du confort est vu comme quelque chose de petit-bourgeois et individualiste. Il me semble que l'on ne peut pas avoir des choses à donner si l'on n'a pas cette base de repli où l'on peut ­rester seul·e en laissant les choses se décanter et reposer.»

Self-care et tais-toi

Entre-temps, la tendance du hygge, arrivée tout droit du Danemark, est passée par là. En 2016 plus précisément. En 2016, Le Livre du hygge de Meik Wiking a conquis le monde, vantant les mérites d'un confort nécessaire dans sa maison «pour accéder au bonheur», avant d'être décrié en raison d'un individualisme poussé qui invitait au «repli sur soi» et à des idées xénophobes.

Ce phénomène a surtout ravivé une flamme marketing vers le cosy et le douillet, après des années de minimalisme exacerbé, renforcé par le boom de la méthode Marie Kondo. Les marques de déco ne finissent plus de proposer des lignes estampillées «cocooning», pour nous faire passer l'envie de sortir.

Emmanuelle de Mazières, planneuse stratégique au bureau de tendances Peclers Paris, rappelle que «l'intérieur est une extension de soi, qu'on va vouloir parfaire, créer à son image. Mais on peut y voir une autre injonction, qui est celle du soin de soi dont parlait très bien Michel Foucault et qu'il avait emprunté aux philosophes grecs (Socrate, Epictète, Sénèque). Pour Foucault, il faut entretenir l'esprit, le corps, à travers des régimes (pas forcément liés à la minceur), de l'exercice physique, ou l'application de soins, qui sont autant de devoirs que chacun doit prendre comme une opportunité d'amélioration de soi».

Prendre soin de soi, oui, mais à quel prix? Le marketing a saisi le bon filon en s'intéressant aux femmes et aux hommes, aux jeunes comme aux personnes plus âgées. Personne n'est épargné. Et ce qui s'apparentait comme un besoin de se retrouver s'est transformé en injonction.

Emmanuelle de Mazières constate les limites du terme «self-care», dont la définition est devenue plus que floue. «Les générations passées n'étaient pas aussi enclines que les nôtres à se chercher de cette façon. Aujourd'hui, on est encouragés à se connaître, ce qu'on peut notamment observer avec toute la pédagogie qui est faite autour de la sexualité, et particulièrement pour les femmes autour du vagin, du clitoris... La partie plus sombre, c'est que le care est un tremplin formidable permettant à toutes sortes de marques de vendre, qui plus est des gammes assez chères, en se revendiquant “qualitatives”. L'argument “prenez soin de vous” est irréfutable, faisant presque partie de la moralité moderne: si tu n'apprends pas à te connaître, tu n'es pas digne de l'attention de la société.»

Et si vous n'avez pas les moyens non plus. L'essai de Mona Chollet mettait en avant la dichotomie entre l'importance de cultiver son intérieur physique et psychique, sans forcément avoir ni l'espace, ni le temps de le faire, particulièrement quand on est une femme, pauvre, queer ou racisée.

«J'ai voulu expliquer pourquoi on a autant de mal à trouver un endroit où se poser –ou alors de ne pas en avoir du tout, ou alors insalubre, ou trop petit, ou surpeuplé, ou trop cher. Ou excentré de son lieu de ­travail: on passe donc du temps dans les transports. Par conséquent, on passe moins de temps chez soi. Le fait est qu'on nous pousse régulièrement à acheter le dernier canapé à la mode, mais on n'a pas le temps de s'y avachir. Il y a tout un marché qui vend le bonheur domestique, mais si l'on veut ce bonheur domestique, on est obligé de trimer pour se le payer. Donc on ne peut pas vraiment en profiter… Voilà l'injonction paradoxale à laquelle nous sommes soumis en permanence.»...

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