Le retour des deux gauches irréconciliables

Politique

Benoît Hamon, gagnant de la primaire de la gauche, et Manuel Valls, candidat défait, à l'ancien siège du Parti socialiste, rue de Solférino (Paris) le 29 janvier 2017. | Éric Feferberg / AFP 

En 2016, alors Premier ministre de Hollande, Valls avait évoqué des «positions irréconciliables à gauche». Cette fracture s'inscrit dans un cadre politique et historique qui dépasse la France.

On se souvient du discours de Manuel Valls sur les «positions irréconciliables à gauche» (15 février 2016) mais on doit l'analyser comme la conséquence directe des choix du quinquennat Hollande. Ces cinq années furent incontestablement un chemin de croix électoral pour le Parti socialiste (PS), dépouillé d'un très grand nombre de ses collectivités locales, acquises parfois depuis 1977 au profit de la droite.

À cette réalité s'est vite ajoutée une érosion militante pour le moins spectaculaire qui précipita le destin du PS, force dès lors présente en taches de léopard sur le territoire national (c'est-à-dire, d'une certaine manière, dénationalisée). La chute, outre le style de la présidence Hollande, vint de la politique économique de celui-ci, une politique de l'offre dont l'efficacité très discutée provoqua un lancinant et insidieux malaise au sein de l'électorat de gauche. Aux yeux de ce dernier, cette politique tournait le dos non seulement aux promesses de campagne de François Hollande, mais aussi à ce qui était encore ressenti comme l'identité et l'histoire du PS.

Signant sans le renégocier (d'après Jean-Marc Ayrault) le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), le président Hollande engageait tout son quinquennat et ouvrait le deuxième chapitre d'une crise de régime commencée sous son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. Comme la partie essentielle de la social-démocratie européenne, le PS hollandais s'enferra dans le souhait ardent d'être un bon élève de l'UE, appuyé en cela par une haute fonction publique (dont la célèbre promotion Voltaire de l'ENA) alors omniprésente et dont l'acculturation à «l'intégration négative» (Fritz Scharpf) tenait beaucoup d'une logique générationnelle. L'alignement sur Berlin devint un viatique.

Cependant un conflit larvé au sein du groupe socialiste s'instaura rapidement. De ce conflit –on ne peut plus normal dans un cadre parlementaire– naquit une légende assimilable au coup de poignard dans le dos, mais également une rétraction rhétorique flirtant avec l'accusation de trahison. Tandis que Matignon sous Manuel Valls campait l'isolement et adoptait un ton martial, le PS sous la houlette de Jean-Christophe Cambadélis entreprit une révision doctrinale tenant en deux mots –social-écologie– dont on comprend l'audace conceptuelle.

Fin août 2014, se saisissant d'un incident qui n'en était pas un –la «cuvée du redressement», initiative potache de militants de la circonscription d'Arnaud Montebourg lors de la fête de Frangy-en-Bresse–, François Hollande expulsa du gouvernement le ministre de l'Économie ainsi qu'Aurélie Filippetti et Benoît Hamon. Stigmatisant désormais d'hypothétiques ennemis de l'intérieur de la gauche, la suspicion va frapper les timides frondeurs puis la gauche radicale et son candidat de 2012 et 2017, Jean-Luc Mélenchon –pourtant ancien sénateur socialiste et ministre de Lionel Jospin.

Menace sur les fondamentaux européens du PS

La théorie des deux gauches irréconciliables n'est pas l'invention de Manuel Valls. Peut-être l'ignore-t-il. Elle vient d'Amérique latine et est l'œuvre de Teodoro Petkoff, un ancien guérillero marxiste converti en 1994 aux recettes néolibérales, dont il fut l'un des artisans. Mais Petkoff est d'abord un intellectuel et un théoricien. Si la social-démocratie n'a jamais eu de base sociale, elle a néanmoins exercé le pouvoir et mené des politiques de réformes structurelles massivement impopulaires. Les élections de Lula, Morales, Chávez doivent n'avoir aucune unité aux yeux de Petkoff. Il se charge de désigner démocrates et totalitaires et d'opposer Lula à ses collègues.

Le destin de Lula invalide cette thèse. Cependant habile agent d'influence, séducteur en diable, le directeur de TalCual (son journal) livre aux personnalités et journalistes européens et américains une thèse tellement simple qu'elle devient l'alpha et l'omega de l'analyse de la situation (géo)politique du continent sud-américain. Elle sert aussi à défendre en fanfare les initiatives et ingérences contre différents gouvernements du sous-continent. Elle va enfin servir à disqualifier les militants du Nord, suspects de soutien trop marqué aux révolutions légales d'Amérique latine.

En Europe, la situation est différente, comme l'ont montré très tôt Fabien Escalona et Mathieu Vieira en exposant la profonde mutation de la gauche radicale à partir de 1989. L'affaissement des partis communistes d'Europe occidentale a laissé le champ libre à des entreprises politiques s'inscrivant en rupture avec la révolution néolibérale et promouvant la démocratie comme axe principal, assimilant beaucoup plus aisément d'autres combats comme le féminisme ou l'écologie, nés de la mutation déjà ancienne de nos vieilles sociétés industrielles.

Tranchant le faux débat relatif au sociétal substitué au social en vogue dans les années 1990-2000 par une option simple (et le social, et le sociétal), la gauche radicale s'appuie dans les faits sur les bastions populaires du Parti communiste français (PCF) et les milieux diplômés précarisés. Peu ou prou, la même tendance se dégage en France et en Espagne....

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