Le racisme étouffe l'Amérique

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La mort de George Floyd marquera-t-elle une rupture historique dans un pays gangrené par le racisme depuis qu'il est né? | Julien Suaudeau 

Depuis le meurtre de George Floyd, les États-Unis ont pris feu. Récit, jour après jour, d'un incendie qui ne s'éteindra pas jusqu'à ce que le pays apprenne à se regarder en face.

Lundi 25 mai

Ce plan-séquence, filmé sur un téléphone portable, c'est le prologue d'une tragédie en temps réel et d'envergure nationale. Au moment où la vidéo commence, les trois coups du brigadier viennent de frapper le plancher américain.

Pour le contexte de la discorde sur le point d'éclater et un résumé factuel de ce qui s'est passé avant que la caméra se mette à enregistrer, on se reportera à cet article. La transcription intégrale du dialogue et ses didascalies sont à lire ici.

La scène est au Ramble, une partie de Central Park très prisée des ornithologues et des adeptes d'oiseaux. Il y a deux personnages: comme il s'agit d'une tragédie contemporaine, ils portent le même nom, Cooper, mais n'ont aucun lien de parenté.

Elle s'appelle Amy et elle est blanche. Lui, on ne le voit pas. Il reste derrière la caméra durant tout leur échange. On apprendra bientôt qu'il s'appelle Christian et qu'il est noir.

Que se passe-t-il dans la tête d'Amy Cooper au moment où elle prononce, trois fois pour le désigner, les mots «African-American man»?

Ce que ces mots font remonter à la surface, c'est un préjugé vieux comme le Nouveau Monde, solidement enraciné dans l'imaginaire blanc américain: une femme «caucasienne» seule avec un homme noir court un grave danger.

L'incident n'est qu'un remake d'épisodes raciaux qui ont souvent eu, à l'ère de Jim Crow, des conséquences fatales pour l'homme noir qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment (Emmett Till, en 1955), voire pour la communauté à laquelle il appartenait (le massacre de Black Wall Street, à Tulsa en 1921).

Peu importe qu'Amy Cooper, comme elle l'a clamé dans ses excuses, ne soit pas raciste. Ce qu'on entend dans ses paroles, dans cette détresse qu'elle surjoue, c'est qu'elle porte en elle le racisme, comme on est dépositaire d'un héritage, un patrimoine culturel.

Sait-elle ce qu'elle fait, cette femme, derrière ses pleurs de demoiselle en détresse? Criminalise-t-elle consciemment son «agresseur» en activant les préjugés institutionnels de la police dans l'espoir de provoquer une justice expéditive? Espère-t-elle que l'homme qui la filme connaîtra la même fin qu'Ahmaud Arbery, Michael Brown, Trayvon Martin et tant d'Afro-Américains lynchés ou abattus sans sommation, tantôt par les forces de l'ordre, tantôt par des quidams-justiciers?

La question de ses intentions, me semble-t-il, n'est pas pertinente: elle individualise un réflexe collectif, ancré dans une très longue histoire et déclenché en même temps par l'ignorance de cette histoire. Les «Karen», ces femmes blanches aveuglées par le privilège dont Amy Cooper est devenue l'incarnation en soixante-neuf secondes, ne sont de ce point de vue que les avatars 3.0 de ce que James Baldwin appelait les «innocents»: les progressistes blancs d'accord pour envisager le racisme comme un mal extérieur, mais qui ne sauraient remettre en question le bien-fondé de leur propre conduite.

Faire face au mal comme une partie de moi-même? Impensable. Le privilège blanc d'Amy Cooper tient tout entier dans cet angle mort, bloc d'antimatière historique assez dense pour annihiler les facultés rationnelles, les conventions sociales, la morale individuelle et les opinions politiques.

La tragédie s'arrête là pour Christian Cooper, qui le doit en partie à sa présence d'esprit. Mais, douze heures après l'incident de Central Park, George Floyd est interpellé dans une rue de Minneapolis par quatre officiers de la police municipale.

Contrairement à Christian Cooper, la présence d'une caméra (plusieurs, en fait) ne lui sera d'aucun secours.

Mardi 26 mai

Je découvre la vidéo de Minneapolis, devenue virale dans la nuit de lundi à mardi. Son contenu visible, désormais connu dans le monde entier, se passe de commentaire.

Ce qui m'intéresse ici, c'est son contenu latent, sa relation avec la vidéo de Christian Cooper et le fait que la présence de la caméra ne semble nullement altérer le comportement de Derek Chauvin, l'officier qui appuie son genou sur la nuque de la victime.

Si Amy Cooper personnifie le racisme conjugué avec le verbe avoir, Derek Chauvin, lui, nous le donne à voir avec le verbe être. Le policier ne réagit pas: il applique ce qu'il considère être la loi. Il fait son devoir de flic en mettant au supplice, puis à mort, un homme qui aurait utilisé un faux billet de 20 dollars dans une épicerie de quartier.

Pendant d'interminables minutes, avant de perdre connaissance, George Floyd implore. Dans la journée de mardi, au cours des jours suivants, ses derniers mots d'homme à terre deviendront un cri de ralliement et un appel à la compassion –l'extrême faiblesse et l'agonie renversées en mobilisation collective et en puissance de vie.

«Please I can't breathe», une plainte qu'avait déjà émis dans un souffle Eric Garner, un Noir étranglé par un policier blanc après l'avoir plaqué au sol. | Julien Suaudeau

Mais Derek Chauvin, au moment où il empêche George Floyd de respirer, ne sait pas que son nom va devenir encore plus viral que celui d'Amy Cooper. Il n'a aucune idée qu'un tsunami protestataire va soulever les rues américaines d'un côte à l'autre du pays et les réseaux sociaux. Le policier, à ce moment-là, appartient corps et âme à un seul sentiment, une seule sensation: l'impunité et la disproportion de la force.

Son impunité est souveraine. Si elle ne l'avait pas été, la conscience d'être filmé aurait influé sur les actes de Derek Chauvin. Tou·tes les documentaristes savent que la caméra modifie ce qu'elle filme et que n'importe quel tournage est une interaction, pas seulement un enregistrement par l'œil de la ou du cinéaste de la personne qui se sait filmée. Dans ce cas précis, comme d'ailleurs à Central Park, la règle ne s'applique pas: le policier agit et la promeneuse parle comme si la caméra n'était pas là.

Ce phénomène hallucinant met en scène la cohérence organique du racisme américain. Les comportements de Derek Chauvin et d'Amy Cooper sont en fait le pendant l'un de l'autre, les deux visages d'une même maladie mortelle. Le racisme politiquement correct, celui qu'on a et dont on peut se défendre en présentant des excuses, appartient au même système de domination que le racisme de l'être. Le racisme des innocent·es aux mains toujours propres rend possible et institutionnalise l'immunité des racistes qui se rendent coupables d'un usage excessif de la force.

Derek Chauvin a fait ce qu'il a fait, de sang-froid, il ne s'est pas arrêté parce que les préjugés de toutes les Amy Cooper légitiment cette absence de limites, cette toute-puissance dans laquelle les idées de protection et de service de la communauté censées être les piliers de l'action policière n'ont plus aucun sens. Les crimes passés, la domination, la violence et l'injustice se perpétuent grâce à un cercle vicieux, une complicité de fait entre les innocent·es qui ne veulent pas voir et les coupables qui se moquent d'être vus.

Face à ce système, tou·tes les Afro-Américain·es ne sont pas sur un pied d'égalité: tandis que le New-Yorkais à la caméra, calme et conscient des codes, garde le contrôle de son destin, le hustler de Minneapolis crève face contre le goudron en disant «Momma» dans un dernier râle.

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