Le coronavirus, sans précédent dans l'histoire des épidémies

Santé

La mise en quarantaine du Diamond Princess a un avantage: il nous permet de tenter une projection du taux de mortalité du Covid-19. Ici, une passagère quitte enfin le paquebot, entourée d'une nuée de journalistes, le 19 février. | Charly Triballeau/AFP 

De mémoire d'épidémiologiste et de journaliste, jamais un virus n'avait à ce point déstabilisé aussi vite autant de secteurs de l'activité humaine.

Nous étions au milieu des années 1980. À l'Institut Pasteur de Paris, le Pr Luc Montagnier venait, avec sa minuscule équipe, d'identifier pour la première fois au monde un nouveau virus: l'agent pathogène responsable d'une maladie épidémique émergente qui ne s'appelait pas encore le sida. Nous échangions alors fréquemment avec celui qui allait recevoir le Nobel de médecine vingt ans plus tard, et quitter progressivement les cénacles de science officielle.

Trois ans à peine séparaient sa découverte de l'apparition d'une étrange infection dans les milieux homosexuels des grandes cités américaines. Une découverte et l'espoir, sinon de guérir de cette pathologie virale, de s'en protéger, puisque l'on en connaissait désormais l'agent causal et les voies, sexuelles et sanguines de sa transmission. L'espoir, aussi, de faire taire celles et ceux qui prêchaient pour enfermer et condamner les malades.

«Que se serait-il passé si cette nouvelle maladie était apparue au XIXe ou au début du XXe siècle, à une époque où la science virologique était inexistante ou balbutiante? Combien de temps aurait-il fallu, alors, pour comprendre, et avec quelles conséquences?» Sourire du futur Nobel. Et cette réponse: «En vérité, votre question ne se pose pas. Les conditions, sexuelles notamment, n'étaient pas réunies pour que le virus pathogène diffuse avec une telle rapidité au sein de certaines populations humaines.» De fait, on devait découvrir plus tard que le VIH existait depuis longtemps dans des zones reculées d'Afrique centrale –et confirmer les hypothèses expliquant sa diffusion sur tous les continents.

Le Covid-19: beaucoup de réactions en très peu de temps

C'est là un des aspects de la «pathocénose», concept élaboré (avant l'émergence du sida) par l'historien des sciences et de la médecine Mirko Grmek. Ce terme désigne l'état d'équilibre des maladies à une période de l'histoire et dans une société données. Pour Grmek, les maladies sont interdépendantes: voilà de quoi regarder sous un nouvel angle les maladies émergentes. Dans son Histoire du sida, il explique que la découverte de la pénicilline et le développement de l'antibiothérapie ont favorisé l'émergence de nouvelles maladies virales, en réduisant massivement le poids des maladies bactériennes. Autre explication existante qui permettrait d'expliquer les émergences pathogènes: la destruction accélérée des habitats.

On peut citer, outre le sida, six affections émergentes apparues ou réapparues ces dernières décennies: la maladie due au virus Ebola, le chikungunya, l'infection par le virus Zika, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) et le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) –tous deux causés par des coronavirus–, ou encore la pandémie due au virus de la grippe A (H5N1).

Six entités pathologiques d'origine virale, mais caractérisées par de très grandes disparités: taux de mortalité, «taux d'attaque» (proportion de la population infectée par le virus), éventail des modes d'expression clinique, facteurs de risque d'infection, âge des cas infectés, zones géographiques, modalités d'évolution et d'extinction des flux épidémiques.

Six entités qui, chacune à sa façon, ont suscité des phénomènes de peur collective, parfois de panique, conduit à des mesures sanitaires, entraîné des réactions politiques, sociales et diplomatiques diverses. Toutes ont en commun d'avoir eu un important impact économique (négatif) sur les pays concernés. On ajoutera ici les crises de la maladie de la «vache folle» (encéphalopathie spongiforme bovine), due à un prion pathologique transmissible de l'animal à l'homme, qui contribuèrent à modifier certains comportements alimentaires.

C'est dans ce contexte que nous vivons, depuis moins de deux mois, une nouvelle expérience collective d'une toute autre ampleur, avec l'émergence d'une nouvelle maladie (Covid-19) causée par un nouveau coronavirus (le SARS-CoV-2). Rien ne distingue fondamentalement, biologiquement, cette émergence des deux épisodes précédents du SRAS et du MERS. Rien, sinon une dynamique sans précédent dans la diffusion planétaire de l'agent pathogène, dans la somme contagieuse des réactions sociétales, politiques, et dans les conséquences économiques croissantes de ce phénomène.

Jamais, dans la très riche historiographie des épidémies, on ne retrouve autant de réactions aussi rapides dans tant de domaines, y compris sur le plan de la rapidité de la production scientifique. Jamais on n'avait si tôt évoqué un risque inéluctable de pandémie. Quels sont les éléments qui, à ce stade, peuvent aider à comprendre?

Quelle virulence?

Nous disposons depuis peu des enseignements chinois recueillis auprès de plus de 72.000 personnes infectées: parmi les 44.672 cas confirmés de cette étude (sans précédent) les scientifiques chinois·es nous apprennent que cette maladie est largement bénigne (81% des cas), qu'elle entraîne une pathologie sévère conduisant à l'hospitalisation dans 14% des cas, en soins intensifs dans près de 5% des cas. La mortalité dans cette série serait de l'ordre de 3%.

Peut-on à ce stade oser certaines comparaisons avec les épisodes cités précédemment? Oui, mais avec précaution, et en relevant certaines incohérences dans les chiffres avancés et les résultats des modèles mathématiques. Commençons avec les certitudes: le Covid-19 est une maladie beaucoup moins sévère que le SRAS ou a fortiori Ebola. La majorité des personnes infectées ont ici une symptomatologie très fruste, voire restent asymptomatiques, quand le SRAS était une pneumonie sévère conduisant presqu'inéluctablement à l'hospitalisation en soins intensifs. Et qu'Ebola est une fièvre hémorragique cliniquement très sévère dans presque tous les cas.

C'est donc plutôt une bonne nouvelle pour les patient·es, mais une bonne nouvelle qui complique la tâche de celles et ceux en charge du contrôle de l'infection. En particulier le contrôle sanitaire aux frontières. À l'époque du SRAS, en 2003, il consistait à mesurer la température des voyageurs, ce qui, aujourd'hui, s'avère le plus souvent infructueux. Car la plupart des personnes infectées n'ont pas (ou pas encore) de fièvre, mais peuvent déjà transmettre le virus –et assurer insidieusement sa diffusion partout dans le monde, à une vitesse fulgurante à l'heure des transports intercontinentaux pluriquotidiens....

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