Le confinement n'est ni un atelier d'écriture de haikus, ni une retraite spirituelle

Sociétés

Plage de Saint-Lunaire, en Ile-et-Vilaine, le 17 mars 2020. | Damien Meyer / AFP

Si ce moment agit comme un évident révélateur d'inégalités sociales, il pose aussi des lunettes grossissantes sur ce qui constitue le précipité de l'ensemble des injustices.

«This episode of Black Mirror sucks Quand il s'est agi de dégainer une référence pop pour décrire cet absurde et télégénique confinement, la dystopie Netflix s'est vite imposée. Même si la série est abusivement invoquée à chaque phénomène moderne déconcertant, il y a en effet un peu de ça.

Mais j'ai, pour ma part, davantage l'impression de vivre dans un cross-over inepte qui fait chauffer à gros bouillons une soupe mêlant:

  • le new âge et imbécile documentaire The Good Lab, pour les gentillets mais gonflants tuto «Comment profiter du confinement pour se faire des lavements et des jus»
  • une adaptation ciné du Prophète de Khalil Gibran pour la litanie d'encouragements à sublimer cette expérience en une épiphanie spirituelle visant à faire de chaque confiné un bonze stoïque et habité.
  • un troisième opus toujours aussi iodé et braillard des Petits mouchoirs pour l'infecte transhumance des Parisiens qui n'ont même pas le bon goût de se faire tout petits une fois le cul calé dans un transat et leurs enfants s'ébrouant comme des épagneuls sur la pelouse de la résidence secondaire en bord de mer.

C'est, en tout cas, la sensation que l'on peut avoir (et ça n'est pas le cas de tous) si l'on est suffisamment désoeuvré et masochiste pour musarder sur Instagram ou n'importe quel média diffusant «un journal du confinement».

Bien sûr, ces récits, tout personnels qu'il soient, constituent a priori une formidable matière: ils permettent d'abord de documenter cet étrange moment. Il n'est pas inutile de garder la trace de la façon dont les uns et les autres vivent et habitent cette période et l'on peut aisément imaginer que ces journaux, qu'ils soient littéraires ou iconographiques, puissent d'une manière ou une autre nourrir, une fois cet épisode terminé, une réflexion sociologique, anthropologique.

En attendant d'avoir ce recul, raconter et se raconter au jour le jour permet aussi de franchir symboliquement les digues qui entourent désormais chacun des foyers et de créer des passerelles invisibles et safe. Il faut noter aussi que ces journaux de confinement peuvent être rigolos, divertissants et pas forcément dénués d'engagement.

Bref, les récits de soi en période de confinement parviennent dans l'absolu à résoudre l'équation «Comment être ensemble en restant chacun dans son coin». 

Romantisation du confinement

Le hic, et il est de taille, c'est que si ce moment agit comme un évident révélateur d'inégalités sociales, il pose aussi des lunettes grossissantes particulièrement cruelles sur ce qui constitue peut-être le précipité de l'ensemble des injustices: nous ne sommes pas tous égaux face à l'insouciance. Et si, habituellement, la désinvolture des plus privilégié·es agace, elle crève désormais les yeux et nous inflige la brûlure du spectacle dégueu de l'indécence. Elle s'exprime dans des formes, sur des canaux, avec des intentions variables et une intensité différente mais reste profondément insupportable et insensée. 

Le point commun, et il est parfaitement résumé sur cette banderole espagnole, c'est la romantisation du confinement.

Soit le fait de raconter son confinement comme un pur moment éthéré ou d'entonner l'épuisant couplet «ce qui ne te tue pas te rend plus fort, faisons de cette galère une formidable occasion pour se recentrer sur soi-même / faire du gainage / apprendre le mandarin, se mettre au Pilates, relire Le Rouge et le Noir, coller des gommettes avec ses enfants…»

Oui, bien sûr, on pourrait rétorquer que chacun fait bien ce qu'il veut et brandir le point aigreur. Nul doute que si tout le monde avait le loisir, le temps, les moyens, l'envie, d'employer cette période de confinement à des activités épanouissantes ou au repos, personne ne dirait «ah ben non, moi je préfère me casser le cul à remplir des rayons chez Super U». Bien sûr aussi, que le fait que certains aient le luxe de transcender cette expérience en stage de méditation ou l'inconscience de se «mettre au vert» pourrait, au fond ne regarder qu'eux, et qu'on peut se réjouir que tout le monde ne soit pas affecté durement par le virus et le confinement. Évidemment enfin que la lecture, le sport, la cuisine peuvent permettent de s'extirper de cette langueur déjà pénible.

Bon.

Le problème, c'est que ça revient demander à ceux qui morflent de faire preuve d'une abnégation bonhomme à l'égard des Marie-Antoinette du confinement sans trop de réciprocité. Et que cette romantisation produit des effets concrets sur le sort de chacun.

Ainsi, quand Leila Slimani, publie pour Le Monde son «Journal de confinement», c'est d'abord l'exubérance qui crispe. Des lignes bavardes et presque enjouées censées décrire pourtant un temps de «sidération» et d'atonie.

On a la très désagréable sensation de lire les épanchements d'une adolescente choyée mais cafardeuse. Pas pour la forme, que je ne me permettrais certainement pas de critiquer ou de commenter, mais pour l'effet produit, comme c'est parfaitement analysé sur le site Diacritik...

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