Le confinement a réussi à Taylor Swift, «Folklore» le prouve

Musique

Image extraite du clip de «Cardigan». | Capture d'écran via YouTube

Avec son nouvel album, l'ancien prodige adolescent passe dans le monde des adultes.

En général, quand je vois des gens avancer que l'immense perturbation provoquée par le confinement dû à la pandémie a eu des côtés positifs, j'ai tendance à me dire qu'ils pèchent un peu par excès d'optimisme. Pourtant, je vais peut-être devoir faire une exception pour Taylor Swift.

La vie de cette femme est programmée des années à l'avance depuis son adolescence. Chacune de ses créations a été passée à la moulinette de modèles stratégiques, orchestrée comme une campagne militaire à plusieurs étapes, positionnée de manière à profiter des vents dominants de la pop du moment, avec des effets probablement décroissants au fil du temps.

Cet été, elle était supposée continuer sa tournée internationale dans la foulée de la sortie de son album Lover, en août dernier. Aujourd'hui, au même titre que les musicien·nes du monde entier, de la superstar au choriste, elle a vu tous ses projets se dérober sous elle. Que faire alors, quand l'oisiveté est un concept totalement inconnu?

La réponse est apparue au matin du jeudi 23 juillet, lorsque Taylor Swift a annoncé qu'elle avait commencé à écrire et à enregistrer tout un nouvel album en avril et qu'elle était prête à le sortir à minuit. J'ai d'abord commencé par être très sceptique face à une telle spontanéité de la part de l'une des plus grandes control freaks de la pop –peut-être y avait-il eu des préparations secrètes au préalable? Mais ses propos ont été étayés par Aaron Dessner, son principal collaborateur dans cette affaire, qui a annoncé que lui aussi avait été surpris par la rapidité du processus.

Malgré cette vélocité, Folklore, le cycle de seize chansons qui composent le huitième album studio de Taylor Swift, semble naître d'un état d'esprit plus intense, plus contemplatif que jamais. Il est presque dénué de toute trace apparente de lutte et de stress, même dans ses meilleures productions.

Lover, en revanche, avait vu certaines de ses plus adorables compositions chambardées par des hymnes pop frénétiques d'une immaturité bien en deçà de son âge pour une artiste qui voyait poindre la trentaine, comme c'était le cas pour Swift en décembre. Peut-être un confinement lui aurait-il fait le plus grand bien il y a une paye, à condition qu'on n'ait pas à encaisser une épouvantable pandémie mondiale pour le même prix.

Un juste milieu de contrastes

Le débarquement impromptu de cet album n'est pas la seule surprise. Toute une partie des fans de Taylor Swift, dont moi, a longtemps soupçonné (comprendre: espéré) que ses prochaines sorties prendraient un bon virage à gauche. Mais la plupart d'entre nous comptions sur un retour aux sources vers son passé country, ou un album acoustique reflétant son amour pour des chanteurs-compositeurs des années 1970 comme James Taylor (de qui elle tient son nom) et Joni Mitchell.

L'annonce de ce 23 juillet aurait pu donner du grain à moudre dans ce sens, surtout avec un titre comme Folklore, sans parler de la photo de couverture noir et blanc où Taylor Swift est miniaturisée par le gigantisme de la forêt californienne. Mais pas avec la présence de Dessner, multi-instrumentaliste du groupe vétéran indé-rock The National, en tant que coauteur et producteur sur la plus grande partie de l'album, en plus des cinq chansons avec son partenaire de studio de longue date, Jack Antonoff (sachant que tout cela fut réalisé avec la distanciation requise, dans des studios et des villes différentes).

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I was excited and honored when Taylor approached me in late April about maybe writing some songs remotely together. I had been isolating with my family but writing a ton of music in the first months of quarantine which I shared. I thought it would take a while for song ideas to come and I had no expectations as far as what we could accomplish remotely. But a few hours after sharing music, my phone lit up with a voice memo from Taylor of a fully written version of a song -- the momentum never really stopped. Over the next few months, we remotely finished 11 songs (She also recorded several others with the amazing @jackantonoff) of her magical new album “folklore”. I've rarely been so inspired by someone and it’s still hard to believe this even happened -- these songs came together in such a challenging time. It wouldn't haven't been possible without so much help from first and foremost my engineer Jon Low (@heyjonlow). And my brother @brycedessner's beautiful orchestration on several songs from across the ocean. Justin (@blobtower) helped to write and sing a beautiful song and so many other friends from our community contributed brilliantly from their respective isolation — Ben Lanz (@lanzprojects), Bryan Devendorf (@postmoderndrummer), Bryce Dessner, @claricejensen, Dave Nelson (@dnelnelson), James McAlister (@900x), @jasontreuting, Josh Kaufman (@kaufyismynamo), JT Bates (@floortomjtbates), Kyle Resnick (@kresnick), Rob Moose (@mooserob), Thomas Bartlett (@tingalayo), and Yuki Numata Resnick (@kiyukiyukiyuki) — More on them later! I'm very proud of all these songs and profoundly grateful to @taylorswift for inviting me into and trusting me in her process. She is one of the most talented, hardworking and deeply caring artists I've ever encountered. There's a palpable humanity and warmth and raw emotion in these songs that I hope you'll love and take comfort in as much as I do. Album art by @bethgarrabrant.

Une publication partagée par Aaron Dessner (@aarondessner) le

Après tout, Taylor Swift n'était-elle pas cette diva des stades pop qui, en 2012, crachait son venin lyrique sur la prédilection d'un ex-amoureux pour «un disque indé bien plus cool que le mien»? La voilà désormais de mèche avec non seulement quelques suspects indépendants de premier choix mais, par le biais de Dessner, tout un groupe d'instrumentalistes à la croisée des chemins entre rock et nouvelle musique, qu'on s'attendrait davantage à trouver en train de donner un concert dans la salle new-yorkaise expérimentale Le Poisson Rouge. Le résultat est en partie un prolongement logique des moments les plus feutrés de Lover et, dans le même temps, une prise de distance avec sa trajectoire initiale.

J'avais quelques inquiétudes à ce sujet, car je suis connu pour ne pas être franchement fan du groupe de Dessner. Mais les arrangements sur Folklore sont bien plus retenus et de toute façon, The National dirigés par Taylor Swift ne seraient plus du tout The National. En fin de compte, l'album s'installe dans un juste milieu où les cadences conversationnelles si particulières de Swift et son émotivité vocale moyenne contrastent avec des motifs minimalistes au piano et des textures synthé par Dessner ou Antonoff, avec de subtiles touches de cordes et de cuivres.

Son précédent le plus proche, comme se sont accordé·es à dire les critiques de musique sur Twitter quelques heures à peine après sa sortie, pourrait être Sarah McLachlan dans sa période du milieu jusqu'à la fin des années 1990 –son album live de 1999 Mirrorball porte d'ailleurs le même titre que la sixième chanson de l'album qui nous occupe– ou une version sans le beat de trip-hop britannique à la même période, au moins aux moments plus chatoyants et ectoplasmiques du disque comme «My Tears Ricochet» (où Swift parle peut-être d'un vrai fantôme) et «Epiphany».

Quand il passe à la vitesse supérieure, il pourrait bien invoquer les intonations aux tempos plus lents des Cranberries ou des Cardigans (vêtement qui, en passant, fait une apparition dans plusieurs chansons de Folklore). Ce à quoi il ne ressemble pas, ou ce dont il semble se soucier comme d'une guigne, c'est ce qui définit la pop grand public de 2020...

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