Le chemin de croix des humoristes 2.0 sur Facebook

Internet

L'humour de la page «Complots faciles pour briller en société» semble rester obscur pour la modération automatique de Facebook comme pour celui de ses petites mains. | via Facebook 

Face à l'explosion des pages de mèmes, nombre de personnes qui créent du contenus subissent une politique de modération stricte de la plateforme.

Les réseaux sociaux sont impitoyables. Début février, un activiste russe dévoile des vidéos à caractère sexuel d'un responsable politique sur un site créé spécialement pour l'occasion, pornopolitique. Le virus est lancé. Après dix jours d'incubation dans les limbes de l'internet, la bombe explose, relayée par quelques gros comptes Twitter. En 24 heures, le lien vers la vidéo porno circule sur toutes les plateformes et Benjamin Griveaux se retire de la campagne des municipales à Paris. Plus qu'une attaque en dessous de la ceinture, ce revenge porn a montré que malgré les règles très puritaines, notamment de Facebook, un contenu sexuellement explicite est devenu viral. Preuve que les mailles du filet peuvent être encore lâches. Pour certain·es seulement.

En 2015, Dimitri Halby lance ses «Complots faciles pour briller en société», une page parodique qui tord le cou aux idées simplistes et conspirationnistes: «J'en avais marre d'argumenter avec ces gens-là donc j'ai décidé de les troller pour m'amuser. L'humour est pour moi l'arme absolue et permet d'éviter de s'embarquer dans des conversations sans fin», développe ce musicien et ingénieur originaire de Normandie.

La mayonnaise prend rapidement. Aujourd'hui, ses publications sont suivies quotidiennement par plus de 600.000 personnes sur Facebook et 245.000 sur Twitter. Un travail quotidien qui lui demande trois à quatre heures par jour.

Cachez ce second degré que je ne saurais voir

Pour les internautes ayant un minimum de recul, la portée humoristique est évidente. Mais pas pour Facebook. La mention «La publication de votre page risque d'être annulée» surlignée en rouge trône dans l'onglet qualité de la page pour «infractions continues à nos standards de la communauté».

En guise d'exemple, un post établissant un lien entre la (prétendue) naissance de Chuck Norris, le 6 mai 1945, et la chute du IIIe Reich (le 8 mai). Pas vraiment une apologie du nazisme. Mais suffisamment provocateur pour que le montage soit supprimé de la plateforme.

Un sosie d'Hitler dans un métro; Gilbert Montagné grimé en agent de piste devant le World Trade Center en flamme, autant de publications clouées au pilori par les algos pour «non-respect des standards de la communauté». Et difficile de trouver un interlocuteur pour se justifier. «La relation avec Facebook lorsque la page est menacée est simplement inexistante, je n'ai jamais eu aucun interlocuteur à qui expliquer l'humour derrière la publication, son but et pourquoi elle ne va justement pas à l'encontre des règles Facebook», témoigne Dimitri Halby. Contacté, Facebook France nous a confirmé l'existence d'une procédure d'appel: «Le contenu en question [est] adressé à un modérateur pour une seconde revue. S'il s'avère que le contenu respecte les règles internes, le contenu sera republié automatiquement.» Cela n'est arrivé qu'une fois pour Dimitri, sur une page annexe ayant une faible audience.

En matière de modération, la création de Zuckerberg semble être encore très premier degré. Comme au collège, la plateforme punit les mauvais utilisateurs par des sanctions graduelles, d'abord des avertissements, puis des exclusions temporaires et, enfin, si l'internaute n'est toujours pas rentré dans le droit chemin, une exclusion définitive.

En octobre, après une publication tournant en dérision une chercheuse koweïtienne qui affirmait que l'homosexualité se transmettait par un ver anal, les Complots faciles ont été supprimés.

Une sentence (quasiment) irrévocable, sans aucune explication. La page a finalement été republiée, mais pas le post en question, qui reste mis au ban du réseau social pour «appel à la haine». La future instance chargée de régler les litiges liés à la suppression de contenus douteux (mais aussi à la suppression douteuse de contenus), dévoilée le 28 janvier par Facebook, ne devrait rien apporter de nouveau: elle ne pourra traiter que quelques dizaines de cas par an.

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Drôle de renversement des valeurs. Il y a quelques mois, la chaîne YouTube Yes vous aime se faisait supprimer la vidéo parodique et grinçante «Comment embrasser une fille en 5 secondes». Dans le même temps, les vidéos parodiées continuaient de se répandre.

«Tout ce que je poste a pour but de lutter contre les fake news et les théories conspirationnistes. Avec 600.000 followers, je suis donc le meilleur allié possible pour Facebook dans son but affiché de lutte contre elles», reprend Dimitri Halby, qui, outre la création de plusieurs pages de secours, admet devoir s'autocensurer pour passer à travers une modération «de plus en plus restrictive, mais floue».

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