La France, en manque de confiance, déprime

Politique

Ce niveau de défiance est beaucoup plus élevé dans notre pays que dans tous les pays européens de niveau économique comparable. | Annabelle Shemer via Flickr

La défiance vis-à-vis des institutions est un trait structurel de la société française, un trait stable et déjà ancien.

Dans un article précédent, nous remarquions que la confiance dans le gouvernement pour faire face à la crise du coronavirus s'érodait très rapidement et beaucoup plus fortement que dans les autres pays développés, et que le poison de la défiance rendrait très difficile la sortie de crise en France. L'examen des résultats de plusieurs enquêtes, European Values Study (EVS[1]) et une récente enquête d'Opinion Way pour le Cevipof[2], permettent d'aller plus loin dans l'analyse de ce syndrome français.

Cette défiance est un trait structurel de la société française, un trait stable et déjà ancien. Il existe depuis plusieurs décennies au moins une exception française car ce niveau de défiance est, depuis le début des années 1980, beaucoup plus élevé dans notre pays que dans tous les pays européens de niveau économique comparable (à l'exception de l'Italie qui partage ce haut niveau de défiance)[3].

Dans la dernière enquête EVS en 2018, les trois quarts des populations du Danemark et de la Norvège expriment leur confiance spontanée dans les autres, 70% en Finlande, 65% en Suède. Les Pays-Bas et la Suisse ne sont pas loin, autour de 60% de personnes confiantes. Ensuite, le reste de l'Europe de l'Ouest, à l'exclusion de la France et de la plupart des pays méditerranéens, se situe à des niveaux de confiance oscillant entre 40 et 50% (Autriche, Allemagne, Royaume-Uni, Espagne).

La France, quant à elle, comme l'Italie, le Portugal et la Grèce, est restée constamment, depuis 1981, à un niveau de confiance interpersonnelle inférieur à 30% (27% en 2018). Sur ce critère, elle est plus proche des pays méditerranéens et des pays de l'Est que du reste de l'Europe.

La trace des cultures religieuses

L'interprétation économique de ces écarts persistants est séduisante (les pays scandinaves, confiants, sont les plus riches, les pays de l'Est, défiants, sont les plus pauvres), mais elle souffre de trop d'exceptions, dont l'exception française, pour être entièrement convaincante. Des économistes comme Yann Algan et Pierre Cahuc ont privilégié une interprétation institutionnelle à travers les régimes d'État-providence et la prégnance, en France, d'un modèle statutaire qui peut entretenir la jalousie sociale et la défiance dans la défense d'avantages corporatistes.

Une interprétation culturelle est également possible car on ne peut manquer d'être frappé par le fait que les pays à haut niveau de confiance sont tous des pays de culture protestante.

Ces pays ne se distinguent pas seulement par leur confiance plus marquée. Ce sont également des pays dans lesquels la participation à la vie sociale et politique est élevée (taux de participation associative, taux de syndicalisation, intérêt pour la politique), dans lesquels les populations respectent plus qu'ailleurs des normes civiques conformes à l'intérêt général. Ce sont aussi des pays tolérants à l'égard des autres, ouverts sur l'extérieur et permissifs sur le plan des mœurs privées.

On a donc le sentiment que l'ensemble de ces attitudes forment système. La confiance va de pair avec une implication plus forte dans la société et avec le respect plus prononcé des normes qui régissent la vie collective tout en laissant une grande liberté à chaque individu dans sa vie privée. Il est possible que ce corps d'attitudes soit associé à l'influence culturelle persistante du protestantisme, même si tous ces pays sont très sécularisés.

Le livre fameux de Max Weber sur l'esprit du protestantisme est bien connu. Un des traits culturels du protestantisme qu'il met en avant est la volonté de manifester la gloire de Dieu dans le monde par la réussite économique, individuelle ou collective. Bien sûr, dans des pays sécularisés, cette disposition n'est plus un moteur explicite des comportements individuels et collectifs, mais il en reste certainement des traces dans la mémoire collective et les institutions qui peuvent renforcer le sentiment de cohésion sociale.

Dans les pays de vieille tradition catholique, comme la France, la réussite économique a toujours au contraire été mal considérée. L'Église médiévale, suivant en cela la tradition des sociétés gréco-romaines, manifestait une méfiance profonde vis-à-vis des marchands et de l'activité commerciale. Sa doctrine condamnait le prêt à intérêt (ce qui fait que les juifs devinrent prêteurs) qu'admettront Luther et Calvin. Cette vieille tradition catholique de condamnation morale de la réussite économique et de l'argent, n'a-t-elle pas trouvé ensuite dans le marxisme qui a prospéré en France et en Italie, mais pas dans les pays scandinaves, un formidable prolongement?

Il s'attaque, comme le fait l'Église, à la richesse indécente, tout en promettant de la redistribuer au plus grand nombre. On peut concevoir assez facilement qu'il y ait un lien entre la prégnance de la défiance dans la société et le sentiment qu'elle est d'abord et avant tout le lieu d'un grand affrontement entre les individus qui, à un degré ou à un autre, ont accaparé indûment des richesses et ceux qui en sont injustement dépourvus.

Une défiance généralisée

De même que la confiance des Scandinaves est associée à un ensemble d'attitudes qui conduisent à voir la vie sociale et économique sous un jour plutôt positif, la défiance française forme système et conduit la France à une sorte de déprime généralisée.

La comparaison menée par le Cevipof entre la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni le montre bien. Elle confirme tout d'abord le faible niveau de confiance interpersonnelle de la population française, comparé à ceux des populations allemande et britannique (avec des écarts très proches de ceux des enquêtes EVS). Mais ce syndrome négatif est beaucoup plus large et s'applique à peu près à tous les domaines étudiés. Donnons-en quelques illustrations....

Lire la suite de cet Article sur Slate.fr - La France, en manque de confiance, déprime

Articles en Relation

Le président Macron veut lutter contre les ingérences de la Turquie en France Attendu à Mulhouse, son discours devrait aborder le thème de la reconquête républicaine, selon l'Élysée. | Ludovic Marin / AFP  Inquiétude ...
«Travailler et produire davantage», et puis quoi encore? Les syndicats ont vu dans la phrase du président la menace d'une remise en cause des 35 heures. | Thomas Samson / AFP  La petite phrase de ...
« Fractures françaises » : un pays pessimiste sur son avenir et sceptique sur se... Notre enquête annuelle réalisée par Ipsos Sopra-Steria, en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, confirme l’état de ten...
Pourquoi l'économie française va mieux et pourquoi Macron n'en profite pas Le taux d'emploi des 15-64 ans a atteint un niveau record en 2019, tandis que le sous-emploi était en recul. | Frank Busch via Unsplash La ...
Municipales : Vikash Dhorasoo tête de liste de La France insoumise dans le 18e a... L’ancien footballeur, âgé de 46 ans, a été choisi pour constituer un « binôme » avec la candidate insoumise dans la capitale, Danielle Simonnet. L’...
Privatisation de la Française des jeux : plus d’un milliard d’euros de souscript... Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a parlé d’un « immense succès populaire ». La FDJ doit entrer en Bourse le 21 novembre. P...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA