La crise du Covid-19, avènement d'une société sans visage

Sociétés

Deux personnes masquées dans le métro de Rennes, le 29 avril 2020. | Damien Meyer / AFP 

Avec la fin du confinement, nous allons découvrir un espace public anonyme où il ne restera que la parole ou le choix d'ignorer totalement son prochain.

Tout le monde a bien compris à ce stade que nos vies ne seraient plus jamais comme avant et que nous étions en plein cœur d'un de ces événements mondiaux qui occuperont un chapitre dans les livres d'histoire sur lesquels se pencheront nos petits-enfants.

Impossible de réduire cette épidémie à un, deux, trois éléments: elle a déclenché des facteurs en chaîne, certains linéaires et d'autres arborescents, dont les conséquences ne seront vraiment nettes que dans plusieurs années.

Les conséquences immédiates, tout le monde les connaît: elles sont avant tout sanitaires (malades, morts solitaires, services médicaux tendus à l'extrême), sociales (isolement exacerbé, refus du confinement ou colère face à celles et ceux qu'on n'estime pas assez confinés, aggravation de la pauvreté et de l'isolement social des personnes les plus démunies sans accès à la parole publique, mise en danger des acteurs et des actrices essentielles de la vie en société), économiques (le pire est à venir).

Il en faudra, des générations de sociologues, pour analyser les changements que l'année du Covid-19 aura apportés à la société française. Dès aujourd'hui pourtant, il semble évident que certaines choses changeront et qu'à l'instar de leurs ancêtres ayant traversé les grandes crises des derniers siècles, les Français·es vont adopter des codes de socialisation adaptés à la nouvelle ère qui s'ouvre.

Partout en France, tout individu qui sort enfin, après deux mois de confinement et d'attestations, faire quelques emplettes, se rendre au travail ou mener ses enfants à l'école va obligatoirement croiser des compatriotes masqué·es. Peut-être le sera-t-il lui-même. Dans son allocution du 28 avril, le Premier ministre a déclaré que le port du masque deviendrait obligatoire dans les transports en commun à partir de ce lundi 11 mai, ainsi que dans les collèges pour les professeur·es comme pour les élèves (pas dans les écoles élémentaires, et il sera même «prohibé» pour les enfants des maternelles). On peut raisonnablement penser que le port du masque deviendra obligatoire à peu près partout dès qu'on aura les moyens de masquer tout le monde.

La France est en train de se poser doucement un masque sur la bouche et le nez, et de se faire à l'idée que ce geste pourrait s'inscrire dans la durée. Les raisons sanitaires évidentes de cette décision sont indiscutables (en revanche, le niveau de pédagogie et le fait que la plupart des personnes portant un masque ne savent pas s'en servir pourraient être sujets à débat). Évidemment, on peut imaginer un avenir, à moyen ou à long terme, où ces masques ne seront plus nécessaires et où ces comportements civico-sanitaires ne seront plus qu'un mauvais souvenir. Mais cet avenir semble bien lointain, et au passage, ce bout de tissu aura changé pas mal de choses.

Un clou dans le cercueil de la bise

En France, la culture du contact est en train de prendre un grand coup dans l'aile. La bise (chez nous c'est trois/quatre/une), grosse tradition gauloise et baveuse, est sans doute en train de vivre ses dernières heures de rite incontournable. La poignée de main n'en mène pas large, même si elle a de grandes chances de s'en tirer, notamment grâce à l'effet purificateur du gel hydroalcoolique. Ne parlons même pas des étreintes, qui n'ont plus lieu d'être (en public tout au moins).

Ces dernières années, la culture du contact physique dans l'espace public avait déjà commencé par être ébranlée par des mouvements comme #BalanceTonPorc ou #MeToo qui avaient pour but premier de dénoncer et (d'espérer) mettre un terme aux agressions sexuelles, mais qui ont également permis, entre autres conséquences collatérales, à certaines personnes parfois soumises à ces rituels contre leur volonté d'avoir plus facilement la possibilité de ne plus s'y plier. Refuser de subir la bise obligatoire d'un collègue crado ou d'un patron libidineux est sans doute moins compliqué aujourd'hui qu'il y a cinq ans.

Il y a fort à parier qu'après le Covid-19, les rituels sociaux seront beaucoup moins physiques qu'avant. Tant mieux, tant pis, c'est une évolution que chacun·e mesurera à l'aune de sa propre tolérance aux contacts physiques. En revanche, en attendant de sortir de cette étrange période où nous nous promenons avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, ne sachant pas si nous allons tomber malade ou si nous risquons de transmettre le virus, hormis un confinement infini qui n'est pas réalisable, la seule arme à peu près accessible consiste à se voiler la face.

Une clé de communication en moins

Autrefois (et quand je dis autrefois, je veux dire avant mars 2020, car le fil du temps est devenu élastique et très relatif), les seuls acteurs de la vie sociale qui masquaient leurs visages étaient, déjà, les personnels soignants, et puis certaines musulmanes (qui le payaient assez cher), les agents du GIGN et, naturellement, les braqueurs. Aujourd'hui, dans un retournement ironique dont la vie est friande, dissimuler ses traits est devenu un acte normal, citoyen même.

Les interactions sociales vont ainsi être réduites à la portion congrue: les yeux et la parole. Pour les malentendant·es qui lisent sur les lèvres, c'est un isolement supplémentaire (moi qui n'ai qu'une oreille en état de marche, je crains déjà la double peine de ne plus pouvoir suivre les conversations sur les lèvres en plus de devoir décoder une parole filtrée par le masque). Pour celles et ceux qui sont atteints de prosopagnosie (vous savez, ces gens qui ne vous reconnaissent jamais dans la rue, alors que ça fait cinq ans que vous les fréquentez), qui ont enfin un bon prétexte pour ne pas savoir qui vous êtes, c'est une bénédiction. Pour nos relations sociales en général, c'est une nouveauté qui risque de changer pas mal de choses.

La reconnaissance du visage de l'autre est un des éléments clés du développement des relations entre le nourrisson et son entourage proche, et avant tout avec sa mère. Elle fait partie de ce que le Dr Daniel Stern, auteur de Le monde interpersonnel du nourrisson, appelle «l'accordage affectif». Des expériences sur des bébés de 3 mois ont montré que les enfants étaient sensibles à la disparition du sourire de leur mère, qui entraînait «rapidement un état de désarroi et de malaise». C'est par l'expression de tout le visage qu'est transmis l'état affectif de nos interlocuteurs et interlocutrices, c'est une forme de communication héritée de nos ancêtres très lointain·es dont nous ne nous sommes pas (encore) dispensé·es.

Or, nous allons désormais devoir communiquer dans le domaine public, professionnel, scolaire, sans ces expressions faciales. Nous allons entrer dans un monde où la communication sera avant tout verbale, donc profondément humaine puisque la parole est le propre de l'être humain, et totalement déshumanisée puisque nous allons être privé·es d'un des éléments clés du déchiffrage des intentions et des sentiments de l'autre: l'expression de son visage et les messages muets, conscients et inconscients, qu'il envoie.

Quel genre de société va bien pouvoir naître de la disparition de cette dimension? Doit-on imaginer un monde où non seulement personne ne se touche mais où les émotions et les désirs doivent passer uniquement par la parole? Au sourire annonçant la joie de voir une personne amie, il faudra substituer des mots, ou laisser le silence et le vide ériger une barrière invisible. Il peut y avoir une tentation de se dire que nous allons tou·tes nous ressembler, avec un masque sur la figure, et que c'est peut-être un facteur d'égalité. Il me semble pourtant qu'au contraire, si ce sont les compétences verbales devant lesquelles tout le monde n'est pas logé à la même enseigne qui doivent établir une nouvelle hiérarchie des liens dans l'espace public, les inégalités ne sont pas près de disparaître....

Lire la suite de cet Article sur Slate.fr - La crise du Covid-19, avènement d'une société sans visage

Articles en Relation

À l'heure du Covid-19, le manque de contacts physiques affecte nos vies «L'élan de socialité est un élan vital, c'est comme manger et boire», selon Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de la communication.&...
Comment ne pas faire exploser son couple pendant le confinement Le confinement, c'est aussi la période pour profiter de tout ce temps pour faire des choses ensemble: ranger, trier les affaires... | HiveBoxx&nb...
Le camping, parfait pour des vacances avec distance physique «La nature permet de prendre des distances sociales sans y penser», selon Josh Lesnick, président et chef d'opération d'une entreprise de camping...
Avoir un enfant ou démissionner, des projets annulés par la crise du Covid-19 Après le confinement, reprendre une vie normale ou faire le grand saut? | Doran Erickson via Unsplash Pour une partie d'entre nous, la péri...
Oserez-vous porter un masque à votre effigie? Une idée à la fois totalement stupide et complètement géniale. | Diann Duthie, Christopher Miller, Bunny Giuliani, Daniel Cozzolino, Giuliani, Giulian...
Nos conversations sont orchestrées comme des œuvres musicales «mh», «ah» ou «voilà» font partie des formes les plus fréquemment produites par les locuteurs. | Christin Hume via Unsplash Parler du temps qu'il fai...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA