L'urgence du chemsex chez les hommes gays en temps de Covid

Santé

La situation a aujourd'hui atteint un niveau d'inquiétude inégalé. | Ketut Subiyanto via Pexels

Nous n'avons pas besoin de jugements et d'opinions mais de mobiliser le soin et d'épanouir les affections.

Le Covid est une catastrophe pour la communauté gay. Et je ne pèse pas mes mots, c'est une très mauvaise nouvelle. Le virus en lui-même ne semble pas poser plus de problèmes que pour la population générale. Mais l'adaptation opérée par les hommes gays à l'isolement, au vide laissé par l'interdiction de sortir et de se rassembler, impacte de nombreux quotidiens en profondeur et pour le pire.

Cela fait plus de dix ans maintenant que les cathinones sont utilisées dans les rapports sexuels entre hommes en France et nous pensons, actuellement, qu'environ 1 gay sur 5 est concerné par ce type d'usage, sans bien sûr qu'il soit forcément problématique. Il y a eu principalement la méphédrone en Angleterre et la 3MMC ici, nous étions jusqu'ici relativement épargnés par la Tina (le crystal, la méthamphétamine) mais ces cinq dernières années nous font rattraper nos congénères anglo-saxons.

Depuis plusieurs années déjà, certains médecins experts en santé gay alertent sur les conséquences du chemsex, certains militants se mobilisent pour amplifier la réduction des risques spécifiques. Et ceux qui ont été témoins des premiers morts du sida ont pu dire que cela leur rappelait le début de l'épidémie et qu'il fallait nous préparer à une vague d'addiction aux nouveaux produits de synthèse utilisés en contexte sexuel. Pourtant, bien que les produits soient devenus plus visibles et disponibles sur Grindr –les profils proposant des chems semblent se multiplier depuis quelques années et se diffuser dans toute la France, même dans les coins les plus reculés– et que leur banalisation font que les personnes s'y mettent sans s'informer plus que ça, leur utilisation et notamment leur injection ne semblait pas exploser au point de mobiliser plus largement. C'est une toute autre histoire qui se dessine depuis mars 2020.

La situation aujourd'hui a atteint un niveau d'inquiétude inégalé par la fréquence et la gravité des situations rencontrées.

Certains de mes collègues et moi voyons arriver chaque jour de nouvelles personnes qui, du fait de l'isolement et de l'ennui provoqués par les confinements et le couvre-feu, se sont mises à consommer des produits psychoactifs, trop souvent en slam (par voie intraveineuse), sans avoir la moindre idée de leurs conséquences. Ces consommations dégénèrent rapidement et envahissent la vie des personnes.

Ce qui venait d'abord comme un soulagement s'avère être finalement une confrontation inévitable avec les démons qu'on avait pris soin de laisser de côté. Et nous voyons prendre forme tout ce qui se trouvait plus ou moins latent dans les parcours de ces hommes: le besoin absolu d'évasion, le vide laissé par le sexe et la fête, l'identité subie, le manque d'affection, d'amour, de connexion et la solitude.

Avant, mes collègues soignants, déjà experts des mondes de vie gays, luttaient contre le VIH, prenaient en charge les hommes gays séropositifs dans leur globalité, faisaient de la prévention à l'occasion de dépistages… Ils ouvraient les discussions sur toutes les dimensions qu'apportait spécifiquement cette orientation sexuelle. Aujourd'hui, ils me disent ne parler plus que de «ça», de chemsex, avec leurs patients.

C'est pourtant dans ce premier contexte, il y a cinq ans, que j'ai commencé à travailler dans la santé gay et à suivre mes premiers patients. Puis rapidement la PrEP est arrivée et nous, en tant que communauté, avons commencé à vivre une libération, pour beaucoup, inattendue. Tellement inattendue que cette pilule bleue fait encore peur à de nombreux gays qui ne veulent pas s'y mettre parce qu'elle pourrait les désinhiber dans leur sexualité. C'est dire comme le poids du VIH est ancré en nous. Au point d'intégrer que la seule chose qui peut nous retenir de baiser, c'est d'être soumis à la menace de la contamination et de toute l'histoire que le virus accroche derrière nous.

C'est en effet une révolution qui s'est entamée avec ce nouveau moyen de prévention. La PrEP vient calmer les angoisses sexuelles et morbides avec lesquelles de nombreux gays se sont construits, souvent différemment en fonction des générations et de l'histoire vécue. C'est, en médecine, une rare satisfaction de pouvoir débloquer autant et instantanément avec le pouvoir du médicament. La PrEP permet toujours ou quasi, d'un coup de baguette magique, d'ouvrir les possibles du sexe entre hommes. Non pas de désinhiber mais de dévoiler ce qui a toujours été là, un plaisir défait du risque d'être puni.

Des comprimés de PrEP. | NIAID via Flickr CC

Ce n'est donc pas «à cause» de la PrEP et de son pseudo-pouvoir désinhibiteur que le chemsex a émergé. Elle n'a pas libéré d'une cage des fauves affamés. Mais elle a fait tomber le rideau, elle a dévoilé tout ce qui nous pèse encore. Et encore plus que le VIH. Elle nous ramène aux réflexions qui se sont, si ce n'est arrêtées, bien ralenties au début des années 1980. Des explorations sur ce que nous sommes, sur qui définit l'homme homosexuel et comment, qui nous construit, comment est-ce que nous bourgeonnons dans notre société. Et en quarante ans, cette société a changé. Mais nous sommes encore obligés de porter de nombreux bagages, de tirer nos casseroles...

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