L'insoutenable légèreté des soirées pyjama du couvre-feu

Sociétés

Ceux et celles qui rechignent d'ordinaire à rentrer chez eux ou chez elles sont ici encouragé·es à s'incruster. | Kelsey Chance via Unsplash

Tous les prétextes sont bons pour l'organisation de ces dîners qui se terminent au petit-déjeuner.

Une bouteille de vin et des charentaises. «C'est un apéro où l'on emmène sa brosse à dent et son produit à lentilles», résume Pauline, Parisienne de 28 ans. La France de 2020 rivalise de petits arrangements pour réenchanter des soirées écourtées par le couvre-feu. Ce vivre-ensemble nocturne aux allures de conciliabule a l'avantage d'être discret.

Une intimité retrouvée après le lien social distendu pendant le confinement: «C'est un moyen de se réconforter, une question de santé mentale», confirme Pauline. On se souvient que «dès le début du confinement, l'une des plus grandes craintes était de perdre le lien social, au-delà de la crise économique, on pensait surtout à continuer à être une espèce sociale, rappelle Fanny Parise, anthropologue à l'Institut lémanique de théologie pratique de Lausanne. Il y a d'abord eu la continuité numérique puis, avec le déconfinement et le couvre-feu, les individus s'adaptent et mettent en place des stratégies.»

Thomas, 31 ans, installé aux Lilas (Seine-Saint-Denis) a ainsi accepté l'invitation à dormir chez son cousin. Après cette séance d'introspection matinale et familiale, il est formel: «Je trouve que la tranquillité du matin aide aux discussions un peu plus profondes, hors de la frénésie du soir.» L'occasion, également, d'une séance de rattrapage entre parents débordés. «On se connaît depuis onze ans, beaucoup sont mamans et la possibilité de passer ensemble du temps long est précieuse», confirme Ornella, 34 ans, à Villejuif (Val-de-Marne), qui a combiné, pour cinq convives, le temps d'une nuit, raclette et petit-déjeuner.

Retiens la nuit

À moins de s'enivrer en journée, à l'anglaise (les pubs au Royaume-Uni ferment traditionnellement à 23 heures) ou de guincher incognito dans les quelques guinguettes et autres thés dansants illégaux, il faut composer avec la fermeture anticipée des bars et restaurants à 21 heures. Le couvre-feu nocturne jusqu'à 6 heures du matin concerne désormais cinquante-quatre départements et la Polynésie française, soit quarante-six millions de Français·es, depuis le 23 octobre.

Le week-end, un débat de la présidentielle américaine ou la fête d'Halloween: tous les prétextes sont bons pour organiser ces dîners à rallonge où l'on veille tard, au lieu de festoyer. Les fâcheux et fâcheuses qui rechignent d'ordinaire à rentrer chez eux ou chez elles sont ici encouragé·es à s'incruster. Pour l'occasion, «une amie qui vit en couple a annoncé à son mec qu'elle découchait», raconte Laurine, 29 ans, qui a mitonné une soupe et eu, pendant quelques heures, «l'impression de tenir une maison d'hôte» chez elle, à Pantin (Seine-Saint-Denis). La soirée pyjama entre adultes consentants a lieu de préférence avec «des amis proches, pas avec n'importe qui. C'est comme un week-end en famille», précise Pauline. Encore faut-il disposer du temps, des moyens et de l'espace nécessaire dans son logement. Cette nouvelle sociabilité adaptée à la pandémie reconfigure les déplacements et le temps consacré aux loisirs. «Sinon, avec le couvre-feu, à peine arrivé, on pense déjà à partir», regrette Thomas.

&

Faut-il voir dans ce repli vers le sac de couchage le signe d'une régression au stade infantile? «Je me suis réveillé dans la nuit en me disant, qu'est-ce que je fais là? J'ai 31 ans et je dors sur le canapé de mon cousin», reconnaît Thomas. L'explication serait d'ordre psycho-sociologique, selon Fanny Parise: «Ce sont des pratiques régressives qui relèvent du même mécanisme que l'alimentation pendant le confinement. Face à un quotidien chamboulé, on se reporte sur des choses réconfortantes et nostalgiques, qui nous permettent de revivre des épisodes marquants de notre vie. La recherche de ce passé positif assure une continuité du quotidien, une résistance au présent et donne du courage pour affronter la crise.»..

Lire la suite de cet Article sur Slate.fr - L'insoutenable légèreté des soirées pyjama du couvre-feu

Articles en Relation

Le port du masque aura-t-il raison du maquillage? C'est surtout le rouge à lèvres qui fait grise mine, depuis qu'il n'a plus l'occasion de remplir sa fonction. | Ani Kolleshi via Unsplash L'obli...
Le masque est-il un frein à la séduction? Forcément, on misera davantage sur le regard. | Vera Davidova via Unsplash À l'époque du Covid-19, nous devons nous défaire d'un élément majeur de la...
Le Covid-19 pourrait bien mettre un terme aux grosses fêtes de mariage Mettre l'organisation des réjouissances sur pause permet de prendre conscience de la contrainte qu'elles représentent. | Foto Pettine via Un...
Face au Covid-19, le nouvel essor de la fête à la maison «Les Français font la fête dans les campagnes, dans les appartements, tout se réinvente.» | Droits réservés pour Slate.fr  Malgré les risqu...
On ne vit pas si mal avec un masque, on en deviendrait même à l'aise Porter un masque brouille nos repères, mais ne pas montrer sa bouche expose moins socialement. | Gabriella Clare Marino via Unsplash Nous vivons sous...
La semaine imaginaire de Guy Bedos Guy Bedos à l'Olympia, le 23 décembre 2013. | François Guillot / AFP  Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a f...

ACTUALITÉS SHOPPING IZIVA