«Je rentre dans la personne et même sans parler, je la domine»

Sociétés
Il se fait appeler «Monsieur». Adepte de la domination, il considère le sexe comme un jeu de pouvoir. Rencontre.
 

Comment on s’habille pour rencontrer un dominateur? C’est la première question que je me pose, et je m’en veux presque de jouer les midinettes à ce point, parce que, dans le fond, c’est comme s'il avait déjà le dessus. Trouver un dominateur, ça, ça n’a pas été si dur. À en croire les conversations avec les copines, les réseaux sociaux et internet en général, les dominateurs pullulent. Mais j’en voulais un vrai. Pas un de ces types qui s’improvisent maîtres de la fessée ou du shibari, font des demandes absurdes ou ne respectent juste pas leurs partenaires.

Celui que je rencontre, j’ai déjà l’impression de le connaître. Sa soumise du moment m’en parle depuis des mois. C’est «Monsieur». Pas de prénom, pas de visage. Mais une domination totale et absolue qui ravit sa partenaire. Ensemble, ils vont loin. Ils repoussent les limites du supportable, de la douleur et du plaisir. Je le contacte par mail et, en quelques mots lapidaires, il accepte ma demande. J’ai une semaine pour me préparer, réfléchir à mes questions, choisir ma tenue et un lieu qui lui convienne.
 
Le lieu, c’est une autre affaire. Monsieur m’a indiqué un quartier qui, ironiquement, se trouve à deux pas de l’appartement où j’ai rencontré sa soumise pour la première fois, un an auparavant. Il souhaite rester discret. Mais en début d’après-midi à la Butte-aux-Cailles (quartier-village du 13e arrondissement de Paris), si je sais où trouver un café convivial, je maîtrise un peu moins le spot idéal pour discuter cravache et consentement pendant une heure. Je finis par trouver un bar un peu sordide qui ouvre à l’heure de notre rendez-vous. Je me dis qu’il sera vide. Le jour même, la barmaid a ouvert tard, j’ai eu une sueur froide en me disant que nous n’allions pas réussir à nous retrouver.

Vodka tonic et cappuccino

Le couac, c’est spécifiquement ce pour quoi je ne veux pas que ce professionnel du contrôle me juge. Mais la gentille barmaid qui a eu du mal à se réveiller lève enfin la grille. Et Monsieur me retrouve devant. Nous nous installons tout au fond de ce bar du soir, légèrement sordide, carrément sombre. La musique est assez forte pour couvrir notre conversation. Il n'y a personne d'autre que nous, comme prévu. Je pose sur la table mon carnet et mon dictaphone. Je commande une vodka tonic et lui un cappuccino. Nous pouvons commencer.

Monsieur est exactement comme elle me l’avait décrit. Imaginez Christian Grey. Le même visage lisse et anguleux, le regard perçant dont on devine qu’il peut être alternativement brûlant ou glacial, le costume gris sombre. C’est le fantasme du dominateur. Un personnage de romans érotiques. Un véritable cliché ambulant. Dans ce sens, il est parfait. Évidemment, je lui pose la question qui me brûle les lèvres: a-t-il lu Cinquante nuances de Grey?

«Oui, c’est de la merde. Le premier ouvrage était intéressant, pas forcément dégueulasse à lire. Les deux et trois, chiants à mourir. J’ai lu ça avec un sourire. Effectivement, la façon dont l’opinion publique considère le sujet de la domination… c’est finalement beaucoup de mise en scène, beaucoup de jeux. Et il y a certains messages qui ne passent pas. Je pense que la majorité des gens qui ont lu le livre ne se projettent pas dans ce cérébral-là, ils se projettent sur la fessée, le fouet…»

Se sent-il insulté par le personnage? «Non, mais je n’ai pas de cause à défendre. Je n’ai pas une communauté à défendre. Je peux me sentir proche de personnes avec qui je partage des intérêts mais ça veut pas dire que je dois être un porte-étendard ou considéré comme faisant partie d’une communauté.»

«Je ne vais pas essayer de protéger un quelconque territoire, mais j’irai protéger l’intégrité de la personne avec qui j’ai une relation.»

Monsieur est un loup solitaire, et il défend avec fierté cette image. Je lui demande s'il juge les autres dominants qu’il peut croiser à des «munchs», rendez-vous qui servent de rencontres autour d’apéritifs pour ceux qui pratiquent le BDSM: «Oui, mais pas plus que dans une soirée classique. Je n’ai pas de schéma de pensée différent quand je suis entouré de personnes de ce monde-là ou de l’autre monde. Quelqu’un qui va raconter de la merde, que ce soit sur la politique ou la manière de manier le single tail ou la cravache, c’est pareil. Et je ne vais pas essayer de protéger un quelconque territoire, mais j’irai protéger l’intégrité de la personne avec qui j’ai une relation. Il n’y a pas de jalousie, de crainte… mais il y a des limites à ne pas dépasser. En un sens, je protège mon territoire. Je me montre attentif. Je m’interdis d’être jaloux dans cette vie-là mais je suis d’une nature assez possessive».

L'amour de la contrainte

Mon esprit vagabonde, je l’imagine enfant. Alors que beaucoup de fictions tendent à justifier les tendances à la domination par un traumatisme de jeunesse, je me demande comment on en arrive à devenir un tel personnage.

«Le fait d’aimer contraindre l’autre a fait partie de mon imaginaire bien avant la masturbation. Il n’y avait aucun prisme pervers là-dedans. Je ne le savais pas en fait. C’était totalement innocent. Avec le recul, je me dis que ça explique bien des choses mais à l’époque, c’était innocent. Après, le fait d’avoir des copines a donné un terrain un petit peu plus sexuel à la chose que j’ai voulu expérimenter. Il y a eu quelques jeux de bondage à l’époque avec des amies qui étaient vanilles, autour de ma majorité. C’était relativement soft. De test en test, toi, tu t’affirmes. J’ai fini par avoir une relation avec qui c’est devenu un jeu plus récurrent. Juste le fait de contraindre et d’attacher, parce que ça lui plaisait. Mais c’était pas du tout de la technique de shibari, il n'y avait pas de codes, pas de protocoles. J’avais fait aucune recherche. C’était véritablement “jouons”. On s’amuse, on prend des écharpes ou ce qui traîne et on s’amuse avec.»

Il raconte ensuite le glissement. Si Monsieur a toujours eu un goût pour l’univers BDSM et de sérieuses tendances à la domination, il a toujours mis un point d’honneur à avoir une vie «vanille». C'est comme cela que les personnes qui pratiquent le BDSM désignent toute forme de sexualité ou de relation qui n’est pas BDSM...

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