Il y a vingt ans, Lunatic plongeait le rap français dans le noir

Musique

Booba et Ali dans le clip de «Strass et Paillettes», sorti en 2002. | Lunatic via Youtube

L'unique album du duo, «Mauvais Œil», célèbre ses 20 ans. L'occasion de rappeler que ce classique est né d'un long cheminement de violence musicale et de marketing hors des codes.

Le rap français a bien changé. Depuis ses débuts, il a délaissé sa dimension politique explicite pour s'orienter vers un récit plus cru de la vie dans les ghettos français. Un schéma revient souvent: quand NTM, Ministère A.M.E.R. ou Assassin relataient la guerre entre les cow-boys et les Indiens, la nouvelle génération, celle qui a propulsé cette musique en tête de gondole de l'industrie musicale durant les années 2010, tendrait plutôt à conter le quotidien des Indiens dans leur réserve.

Mais les schémas, par définition, oublient les détails. Celui-ci ne dit pas qu'il y a vingt ans, Lunatic décidait déjà de balayer les carcans politiques du rap en posant sur la table un récit brut et sombre, terriblement frontal. Il aura suffit d'un seul album, Mauvais Œil, précédé de plusieurs morceaux classiques, pour entrer dans l'histoire du genre.

Le duo composé de Booba et Ali, tous deux originaires de Boulogne-Billancourt dans le 92, proche banlieue du sud-ouest parisien, est devenu un mythe. En fait, non, il l'a toujours été. En 1995, un an après leur rencontre, ils se sont déjà fait un nom au sein du collectif Beat de Boul, dont ils se séparent avec pertes et fracas (une sombre histoire de baston dans le métro avec le rappeur Zoxea, racontée mille fois).

Leur image au sein du petit milieu rap parisien est celle de deux types énigmatiques, durs et insaisissables. C'est avec cette attitude qu'ils intègrent le collectif Time Bomb, alors composé des Jedi, des X-Men ou encore de Diable Rouge. Une dream team.

Une marque de fabrique salutaire

À ce stade, Time Bomb est comme une équipe de foot en construction à qui il manquerait un buteur et un gardien. Le recrutement de Lunatic devient concret lors d'une session studio devenue culte, qui réunit tous ses membres sur le titre «Explose». Chaque rappeur entre tour à tour dans la cabine d'enregistrement pour poser son couplet. Les Lunatic, silencieux, laissent quelques voix prendre le micro avant eux, puis se lancent avec une assurance qui scotche tout le monde.

Dans son livre Time Bomb (Albin Michel, 2019), Kamal Haussmann, alors membre de Jedi, raconte: «Tout le monde la ferme, comme si nous effleurions le bouton nucléaire. […] En quelques mesures, Booba nous a laissés bouche bée. Lui a les sourcils froncés, la tête baissée, pensif. De notre côté, pas un bruit, frère, on pourrait entendre une mouche péter sur la lune #IceBurgSlim. Il veut recommencer. La puissance de sa voix a balayé tous les autres. À ce moment précis, je sais que le milieu du hip-hop français va entendre parler de nous.»

Lunatic fait passer un cap à Time Bomb. Ils ont cette incroyable faculté à se détacher de la technique pure, à utiliser leur énergie non pas pour la rapidité et les jeux de mots perchés, mais pour la noirceur, la précision et la violence. Les membres du collectif mettent un point d'honneur à utiliser les mots pour ce qu'ils disent, certes, mais aussi pour la manière dont ils sonnent.

Le rap français s'est toujours inspiré du rap américain, notamment new-yorkais. Mais cette fois, le principe est poussé plus loin encore, jusque dans l'approche des structures de phrases, des sonorités vocales… Ce n'est pas une démarche uniquement instinctive: c'est une volonté, une marque de fabrique réfléchie et salutaire. Booba et Ali sont déjà habitués à voyager aux États-Unis, le premier parlant parfaitement anglais. Il peut, il sait d'emblée cerner le sens et l'impact du rap américain, le décortiquer et transposer cette couleur en français...

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