« Il est temps que la technologie numérique prenne conscience de son pouvoir social »

Economie

Alors que le numérique a rendu le temps « liquide », signifiant que notre vie semble souvent nous filer entre les doigts parce que l’outil utilisé ne donne pas le temps de fixer des savoirs, l’historien François-Xavier Petit estime, dans une tribune au « Monde », qu’une autre évolution du numérique est possible, qui prenne en compte l’identité de ses usagers pour leur donner les moyens de se sentir vivre.

Tribune. Que se passe-t-il dans nos machines ? Cette question était celle des ingénieurs ; elle est désormais celle de chacun d’entre nous. Partout, des algorithmes et du calcul viennent outiller nos façons de vivre avec une double recherche : l’accélération et la fluidité. Pour le dire en termes quotidiens, le GPS optimise votre parcours, la saisie automatique vous suggère des mots, etc. L’ensemble de l’appareil technologique est tendu vers cette fluidité spatio-temporelle.

Mais qui pourrait croire que cela ne déteint pas sur nos vies ? Justement, la fluidité s’est aussi emparée du temps social. Et voilà que notre présent devient lui-même « liquide », pour le dire comme Zygmunt Bauman. Liquide, cela signifie que notre vie semble souvent nous filer entre les doigts parce que l’outil utilisé ne donne pas le temps de fixer des savoirs, des expériences, donc des identités. En somme, le GPS donne le chemin autant qu’il peut désapprendre la ville ; la saisie automatique donne le mot autant qu’elle peut désapprendre l’orthographe.

Alors le tribut à payer à l’efficacité devient trop grand. Et cette liquidité du présent fait exploser le sentiment d’incompréhension dans la société. « Quel est le sens de mon travail ? », « pourquoi suis-je toujours invisible ». C’est cela, la désorientation. L’impression d’habiter un monde illisible, dysfonctionnel parce que tellement fonctionnel. Clairement, on ne peut plus faire comme si l’algorithme qui calcule – à commencer par la place de votre enfant dans une université via Parcoursup – ne jouait pas un rôle réel dans cette désorientation du présent liquide qui rend difficile de savoir qui l’on est.

Et cela a des conséquences. En même temps que l’on vit l’accélération remonte son inverse : une demande de repères, de retours, de temps long. Le siècle passé a cru que l’interdépendance des économies était garante de la fin des nationalismes. Ce fut vrai, mais la pelote se détricote. En vingt ans, 30 000 km de frontières sont apparus. A la fondation de l’Organisation des Nations unies (ONU), les Etats étaient quarante-cinq, ils sont cent quatre-vingt-dix-huit aujourd’hui.

Fractionnement

Malgré l’ouverture, c’est bien le fractionnement qui semble prédominer. L’immigration est partout un sujet, les Catalans refont parler d’eux, les Ecossais pensent adhérer seuls à l’Union européenne (UE), etc. Est-ce que l’accélération des économies et des technologies ne contient pas aussi – au contraire de ce que l’on croyait – la fragmentation politico-culturelle, avec un retour puissant de la question « qui sommes-nous » ?


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