«I May Destroy You», le trauma du viol en plein écran

Vidéo

L'héroïne se réveille un lendemain de soirée avec une blessure au front et tente de se remémorer les événements. | Capture d'écran via YouTube

Michaela Coel propose une réalisation immersive qui nous fait vivre directement le ressenti de son personnage, son déni et sa dissociation, causant un effet aussi violent qu'étourdissant.

La culture est politique. C'est une évidence que l'on défend depuis longtemps et qui nous a parfois été reprochée, le plus souvent par des hommes blancs de plus de 30 ans –qui n'ont aucun problème à employer le terme pour décrire les œuvres de Ken Loach ou de Costa-Gavras, mais qui ne voient pas ce que viennent faire des considérations politiques dans l'analyse d'œuvres mettant en avant des voix pourtant marginalisées depuis plusieurs siècles. Des œuvres écrites et réalisées par des femmes, par des Noir·es et des personnes racisées, par exemple.

Des études ont montré que se voir représenté·e positivement à la télévision a un impact direct sur l'estime de soi. Quand tous les personnages féminins de fiction sont majoritairement sexualisés, tués, ridiculisés ou inexistants, cela a un impact direct sur la façon dont les femmes sont perçues par la société. Quand tous les personnages noirs de fiction sont des criminels, des drogués, des blagues ambulantes ou qu'ils sont tout simplement inexistants, cela a un impact direct sur la façon dont les Noir·es sont perçu·es par la société.

Aucune œuvre n'est un pur exercice formel construit en vase clos, dépourvu d'effet ou de discours sur le monde dans lequel il est produit et consommé. Les œuvres culturelles ne sont pas uniquement là pour nous divertir ou nous ébahir par leur beauté technique. Elles façonnent notre vision du monde. Elles nous éduquent. Elles nous font voyager. Elles génèrent de l'empathie pour celles et ceux qui sont différent·es de nous. Elles nous permettent de confronter des émotions complexes et parfois impossibles à articuler. Et selon leur casting, leur écriture, leur point de vue, leurs choix artistiques, elles ont le pouvoir de construire ou déconstruire des biais racistes, sexistes, homophobes, transphobes. Les œuvres culturelles sont politiques.

Le gros plan: «I May Destroy You» (OCS)

Arabella (Michaela Coel) est une jeune autrice londonienne, star montante sur les réseaux sociaux, qui prépare son premier livre. La veille d'une deadline, elle sort prendre un verre avec des ami·es avant de rentrer finir son texte. Elle émerge le lendemain matin avec une blessure inexpliquée au front, un trou de mémoire de plusieurs heures et des flashs où elle voit un inconnu la violer dans les toilettes d'un bar.

I May Destroy You est l'histoire d'une vie qui bascule en une soirée –une claque sur le fond comme sur la forme dès ses premières minutes, et une œuvre révolutionnaire sur les violences sexuelles. À travers toute la série, Arabella est confrontée à un trauma qui redéfinit son identité, sa relation avec ses proches et sa façon de percevoir le consentement et les rapports de pouvoir. Car son expérience illumine aussi celles de plusieurs de ses ami·es, qui ont vécu des violences sexuelles parfois sans parvenir à les identifier comme telles au moment des faits. Là où l'excellente série Unbelievable s'intéressait à une affaire de viol à la fois réelle et hors du commun, et offrait une catharsis finale grâce au travail des deux enquêtrices, I May Destroy You traite d'expériences tristement «banales», vécues par d'innombrables victimes qui n'obtiendront jamais justice.

Le tout pourrait être compassé et didactique mais la série brille grâce à l'écriture de Michaela Coel et sa performance à la fois vulnérable et magnétique. La réalisation immersive nous fait vivre directement le ressenti d'Arabella, son déni et sa dissociation, causant un effet aussi violent qu'étourdissant pour le spectateur ou la spectatrice. Regarder I May Destroy You, c'est se confronter à une œuvre inoubliable sur le consentement et sur le trauma –qui plus est du point de vue d'une femme noire. C'est aussi un exemple de résilience à travers l'art, aussi bien pour son héroïne, pour sa créatrice (qui a basé l'histoire sur sa propre expérience), que pour nous.

Nos recommandations

En ce moment, beaucoup de gens sont à la recherche de recommandations culturelles pour s'éduquer sur le racisme et les violences policières contre lesquelles des milliers de personnes manifestent actuellement aux États-Unis et dans le monde. En tant que simples critiques séries, voici les nôtres.

«Seven Seconds» (Netflix)

Cette minisérie raconte l'histoire d'un jeune afro-américain tué par un policier, du combat de sa famille pour obtenir justice et des tensions raciales qui émergent à la suite de sa mort. Une œuvre poignante et d'actualité, menée par l'interprétation magistrale de Regina King.

«Dans leur regard» (Netflix)

Ava DuVernay retrace dans cette minisérie l'affaire des «Central Park five», cinq jeunes garçons noirs accusés à tort du viol d'une femme blanche à Central Park en 1989. Aidée d'un casting impeccable, la cinéaste focalise littéralement notre regard sur ces jeunes et leur expérience, rendant l'injustice dont ils ont été victimes aussi limpide qu'insoutenable.

«Atlanta» (Fox Play / Canal+)

Dans sa série iconoclaste, Donald Glover suit un groupe d'amis évoluant dans la scène rap d'Atlanta, et raconte leurs luttes professionnelles, intimes, et mentales. À travers des épisodes oniriques et conceptuels, l'acteur et artiste met à nu les contradictions et l'hypocrisie de la société américaine....

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